Respiration

A Charles

Je me souviens. C’est bien…
Au loin d’une certaine marche, alors que le ciel était d’un vieux bleu déchiré par des anges d’orange, le sentier s’est arrêté net. Perdu, là, dans les broussailles… Sans coup férir ou presque. Alors, celui qui a pour vocation de nous guider, s’est égaré puis éteint. Il a rendu son âme. Il restait l’immensité du devant. Et tout autour… Qui nous imprègne à fleur de peau. Il avait pourtant bien donné quelques signes. Une trace moins “encrée“ au sol, un peu hésitante, rétrécie… Des soubresauts souffreteux. Mais je ne l’avais pas trop cru. Il faut avancer m’étais-je dit. Jusqu’au prochain croisement qui redonnera du sens à ce sentier asphyxié. Pourtant, il était mal en point, de plus en plus seul. Et au fur et à mesure de mes regards, sa ligne s’étouffait, épuisé par les assauts des “mauvaises herbes“.
Puis une ultime courbe, comme un dernier souffle. Et moi, je reste là, désarçonné debout… A regarder quand même s’il ne reprendrait pas un peu plus loin, à chercher une autre voie puis, sous le silence de mes yeux, à me dire : où vais-je aller maintenant ?
Je me souviens, je me suis mis à genoux et j’ai respiré comme j’ai pu.

« Comment cela se fera-t-il ?“

La marche, parce qu’elle symbolise plus que tout autre dans son trajet le parcours de la vie, est notre préceptrice la plus précieuse. Elle nous “travaille“ et nous enseigne ces fameuses “leçons de choses“ qui parsemaient, d’une pointe de mystère, les emplois du temps studieux des écoliers du siècle dernier.
Je reçus l’une de ces leçons alors que je suivais une interminable crête immobile et sortais à peine d’une nouvelle liaison de quelques semaines avec mon encombrant mais vénéré philosophe et compagnon de route, Spinoza. Un peu secoué, comme à chaque fois que je m’extirpe de lui, je m’interrogeai dans sa foulée – mais avec toute l’humilité nécessaire – sur quelle pourrait bien être une lecture profane de la Rédemption, cette surannée scorie biblique qui détermine encore bien souvent la marche des hommes. Et j’étais donc là cheminant les mains dans les poches, bien aéré au souffle de l’altitude, à essayer vainement d’incarner dans mes pensées la Rédemption, débarrassée de ses oripeaux de par trop codifiés sur fond d’Enfer, de Péché Originel ou autre sempiternelle Prédestination.
Et soudain, alors que la crête s’évanouissait dans un fatras minéral pour me laisser seul à l’assaut d’un pic sévère et qu’un peu fourbu je choisissais de m’asseoir quelques instants pour reprendre des forces, me vint à l’esprit la première phrase rapportée de Marie dans l’Evangile de Luc (le seul des 4 qui lui donne la parole) : “Comment cela se fera-t-il ?“ Une question somme toute simple mais qui questionne, à chacune de ses occurrences, le moment précis où nos trajectoires sont interrompus dans leur linéarité et qu’elles doivent relever le défi de la différence ou du changement.
Alors, c’est vrai, je contemplais de mon lit de pierres ce sommet et me demandai : comment cela se fera-t-il ? Comment trouverais-je les forces et l’énergie (et le souffle !) pour monter là-haut sur la montagne. Et je ne n’imaginais plus me relever tant j’étais bien… sans me renier que j’allais me relever quand même.
Mais quand ? Comment cela se fera-t-il.. C’est alors qu’un milan noir vint se poser pas loin de moi, à ma hauteur. Il me dévisagea puis poussa son huissement si caractéristique – qui se termine dans un tremblement très mélodieux – et commença à battre des ailes de telle sorte que je l’interprétais comme une invitation à la relève. Puis quand il vit que je me remettais debout, il reprit sa course aux grands airs. “Voilà comment cela s’est fait“, me dis-je, tout dans mon sourire… et j’avalai mon rugueux dénivelé le cœur léger, baigné d’une insouciance toute gracieuse.
De cette expérience me vient une certitude : on ne peut relever personne d’en haut. Il faut descendre à son niveau pour remonter avec lui. La Grâce ne vient pas d’en haut mais du bas, du sol, du fond. La Grâce monte sur nous d’une aubaine ; de toutes ses forces, elle pénètre alors et relève celui qui est tombé.

Le soir venu, au coin du Feu

La marche m’a, pas à pas, livré une certitude. Celle de m’affranchir de l’espoir. Et de ses artifices “manuels“ transmis à la va-vite, comme espérer demain de peur de me désespérer aujourd’hui.
Vivre d’espoir, c’est mourir de peur.
Cette libération politique d’abord, éthique ensuite, ne m’est pas tombée du ciel… Non, c’est le chemin qui me l’a dessinée. Dans ses tendres rondeurs et ses rebonds bienveillants, ses offrandes impétueuses, à cet instant prié où “l’Etoile pleure Rose“ (Rimbaud) – un peu l’encens de l’orphelin cette stupéfaction juvénile ! – ou encore au creux rigoureux d’un Midi glacé, étendu à même la rocaille. Quand le Verbe se réduit enfin à quelques brumes lointaines et surtout, silencieuses ! Une goutte de vent vaut bien le souffle de la pluie si on se défait de l’espoir comme on se débarrasse d’un sac trop lourd, le soir venu au coin du feu…
Dans cet apprentissage draconien du présent qui donne de l’au-delà un vide factice, l’espoir est païen. Seule la Nature et ses enfantements sont théologiques. Annihiler l’espoir et son cortège funèbre de bienséances, refuser cette dialectique vibrionnante d’un Mal pour un Bien est ma béatitude. Je n’ai pas besoin d’espérer pour croire en une vie ornementée de quelques paradisiaques promesses, je l’ai !

Quand bien même j’aurais peur…

Je ne sais pas si vous arriverez à voir cette histoire comme moi à y croire…
J’ai déjà eu l’occasion de vous raconter ici à quel point la marche solitaire m’offrait à la lumière de son aveuglement des détours spirituels et parfois mystiques… Qui lorsque je “reviens à la maison-raison“ résonnent en moi sous l’allure de quelques picotements persistants puis s’effacent peu à peu, comme un signal sonore s’amenuise dans le vacarme… Pourtant, là, ce fut différent… Et le bruit demeure fort dans mes yeux…
J’avais choisi un long vallon, bien à l’écart des passages, enfoncé dans son creux suspendu. Le sentier y psalmodiait ses murmures curvilignes, à l’abri d’une mer de chênes verts, touffus et serrés comme à la parade… C’était le grand silence de Midi… Celui qu’on ne partage pas…
Je m’occupai l’esprit à repenser avec une tendre malice à ce Moïse décrit par Goethe dans son Divan d’Orient et d’Occident : un enfant gâté, bourgeois fantasque, être pleutre et veule, inexpérimenté, un brin présomptueux, égarant pendant 40 ans (que l’auteur ramène selon ses sources à 2 ans) son peuple dans un territoire à peine grand comme la Croatie, échouant dans toutes ses négociations avec les tribus locales, menacé de multiples séditions, malmené par ses proches, trahi par son avant-garde…
Cette légèreté me donnait à sourire tant elle s’accordait si bien à mes pas qui flottaient de facilité et se moquaient, dans leur fraicheur naïve, de tous les commandements. Les heures passaient ainsi, étirées, libérées à poursuivre cette sente éloignée de tout soupçon. Au fil de son cours, elle finit par me laisser à l’orée d’un vaste pré en friche au bord duquel se trouvait une massive ferme abandonnée, jugulée par de folles herbes tricotant le parfait amour avec sa carcasse minérale, ruinée à l’or du Temps… Amusé à faire le tour du propriétaire, je découvris à l’arrière un chêne blanc, immense et probablement séculaire, dont j’avais aperçu la cime lors de mon approche… Une figure tutélaire de commandeur offrant sous son ramage un séjour frais et ombré de toute splendeur… J’étais en admiration quand, soudain, sortit à quelques mètres de moi, littéralement du tronc (en tout cas, c’est ainsi que je me le remémore), une femme aux cheveux blonds crénelés, entre deux âges, vêtue d’une chemise bouffante ivoire, d’un large pantalon vert pomme et d’un sac à dos famélique… Honnêtement, cette double apparition – d’abord le chêne comme une tour de Babel puis cette présence féminine presque virginale – me saisit. J’étais à l’arrêt un peu troublé quand elle me sourit et me salua. Très vite, nous nous mîmes à échanger debout quelques civilités convenues de marcheurs mais je remarquai tout aussi vite qu’elle éludait chacune de mes questions par une nouvelle à mon attention… Au bout d’un maigre quart d’heure, nous étions complices, frères ou sœurs, mais ne savais toujours pas la moindre chose sur elle alors que je lui avais déjà révélé avec forces détails qui j’étais, où j’allais, d’où je venais… Elle me tenait et je me sentais comme délicatement prisonnier d’une étreinte impalpable… Puis vint l’heure de la séparation, comme une décision qu’elle aurait prise sans m’en parler… Elle m’invita alors à la prendre en photo… Je trouvai cela sur le moment étrange, outre que je suis peu enclin à cette pratique, mais m’y résous avec mon téléphone… Je m’exécutai la cadrant à la va-vite sous ce chêne tentaculaire, vertigineux dans ses clairs-obscurs… sans prendre le temps de contrôler ma prise… Probablement par pudeur et aussi parce que je ressentais une inquiétante émotion en moi qui m’orientait à privilégier la fuite à tout autre rituel.
Un peu plus tard, revenu à mon désert mais toujours à l’égarement de cette rencontre, je décidai de marquer la pause pour regarder le cliché numérique… Sur l’image, il y avait bien le chêne…
Mais nulle présence d’elle…
Juste une absente…

Une ombre au tableau

Certaines marches ont la nudité verticale. Tirées au cordeau. Raides. Plus vides que d’autres… Sans âme qui vive, ni congénère à saluer, ni rencontre fortuite… Lors de ces cheminements de carence, j’en viens parfois à considérer les grands pylônes électriques comme de nouvelles espèces d’arbres nécessaires, endémiques à l’Humanité et à les accepter tels des novices de la confrérie forestière ; et les lignes qui les relient, comme d’inédits sentiers à suivre non plus des pieds mais des yeux. Eh oui… Quand on cherche à mendier, on ne se résout que rarement à la fatalité…
De ce silence et de ses ombres traçantes naissent souvent de nouvelles retrouvailles. Ainsi, l’autre fois, réduit à ces oraisons déshabillées, je me disais que j’avais peut-être pénétré dans Le Fatal Bois des Pas Perdus, cette grande forêt pleine de labyrinthes, dédales, énigmes où règne le nain Roulon dont le plaisir licornien est d’errer dans les servitudes de passage pour y égarer les passants. C’est un fanfaron, ce Roulon ! Parce que depuis son lac d’altitude alpin, il engendre deux ruisseaux qui deviennent et le Rhin et le Rhône, il se prend pour le père de la Méditerranée et de l’Océan (non, mais !?).
Pourtant l’heure est grave… Je sais que celui qui est entré dans ce bois n’en ressort jamais… Mais peut-on vraiment rentrer dans ce dont on ne ressortira jamais ? Au delà de cette rhétorique facile, la question me fige… Car chacun de nos pas est un pied-de-nez à la liberté…
Une douce rage rebelle !

“- Moi, patou qui garde le troupeau… Toi, marcheur ?“

C’était une petite route de campagne bien plate. Je n’avais pas vraiment prévu de la prendre mais je l’avais imaginée comme un raccourci… Et puis reconnaissons que son relief lisse avait de quoi séduire mes jambes estourbies.
Elle était donc là cette route, un peu toute seule au milieu des vignes et des oliviers… un peu cabossée aussi, avec des souvenirs plein les ornières et des lambeaux de goudrons dispersés ça et là…
Le ciel, assez bas et tout granulé de nuages, vaquait à ses occupations printanières, patient à laisser gyrovaguer un vent qui aurait donné le tournis à la première girouette venue. Je cheminai quand soudain, au sortir d’un virage à angle droit et à portée de vue, j’avise un nuage de poussières fumeux qui me barre la route. Très vite, je perçois aussi un tintinnabulement chaotique et quelques bêlements caractéristiques d’un troupeau de moutons… Auxquels s’ajoutent bien vite, venus d’une ferme voisine, des glougloutements, des cancanements et autres cacardements révélateurs d’une cohorte de volailles de basse-cour. Je m’apprête alors à me ranger de côté pour laisser passer le convoi transhumant quand je vois surgir du mur de poussières les premières bêtes qui, têtes baissées comme ployant sous un invisible joug, se déportent brutalement à gauche et s’engouffrent à pleine vitesse dans un champ attenant à la route. Je m’immobilise un peu stupéfait de ce mouvement parfait qui se perpétue pendant de longues minutes dans un vrombissant concert allant crescendo, quelques chiens de voisinage se joignant depuis leurs clôtures à la fête.
Enfin, la route m’apparaît à nouveau, encore trempée de poussières, mais totalement dégagée. Ne reste alors plus, au beau milieu du chemin, qu’un massif patou blanc graillonneux (dont les circulaires administratives à l’usager des randonneurs affirment le caractère potentiellement dangereux…) et derrière lui, à hauteur du champ, la silhouette longiligne du berger stationnée sur le bord. Pendant que je m’adresse à lui à forte voix (nous sommes éloignés d’une cinquantaine de mètres et les volailles n’ont pas baissé d’un cran leur cacophonie) pour savoir si je peux reprendre mon pas (après tout, c’est un professionnel et je lui dois la priorité absolue, moi simple amateur) le chien arrive à mes côtés, imposant mais sans agressivité, ni aboiement.
Il me dévisage d’abord longuement un peu comme un scanner qui chercherait à m’identifier pendant que je m’efforce de me donner une contenance posée et détendue puis se met à renifler méthodiquement mes pieds.
Enfin, visiblement satisfait de son enquête, il se place à mes côtés et s’immobilise. Je vois alors le berger me faire de grands signes m’invitant à avancer. Je m’y résous, immédiatement suivi de mon compagnon qui m’emboite le pas. J’avance, ainsi escorté jusqu’au berger, un très bel homme, grand et tout en finesse, au visage cuivrée, éclairée par des yeux bleus soyeux-délavés et une abondante tignasse d’ébène.
– Je peux passer ? lui demandé-je toujours un peu impressionné et presque timide.
– Mais oui !, me répond-il d’un accent rieur… J’ai rangé mon troupeau pour cela…
– Ah pardon, je suis désolé… Je ne voulais pas vous déranger…
– Y a pas de mal ! Vous savez, je ne suis pas pressé… Dans mon métier, les jours se comptent en saisons. Et puis 1 500 bêtes qui vous déboulent dessus quand on n’a pas l’habitude, cela peut être dangereux…
Je sens le sourire monter dans mes veines. J’aurais des milliers de questions à lui poser. Et notamment sur la Beauté du Monde… ou le Chant de la Terre. Mais l’émotion m’étreint. Je me tais face à ce geste, mécanique pour lui, luminescent pour moi.
Je le recouvre à l’étouffée de mercis et reprend ma route… pour m’arrêter quelques dizaines de mètres plus loin, me retourner et contempler les bêtes qui se remettent en route, houspillés par un autre chien, obstiné à mettre un peu d’ordre dans ce réjouissant capharnaüm…
C’est à ce moment-là – où les ultimes moutons viennent s’aligner dans les derniers rangs, que le nuage de poussières reprend vie et avec lui, le bal des clochettes sans oublier nos amies de basse-cour qui redoublent de vigueur – qu’un Mirage 2000, venue d’une base militaire voisine, passe au dessus de nous à basse altitude et dans un titanesque fracas supersonique réduit d’un seul trait tout ce vacarme au silence absolu…

Plus tard, j’attendais le train dans une gare presque perdue, confortablement assis par terre sur un semblant de pelouse sauvage, le dos calé contre un platane en plein soleil. Je me dis que ce jour-là, à cette heure précise, sur ce chemin imprévu, la Grâce et la Providence s’étaient données, ensemble, rendez-vous…
Pour un peu, je me serais cru à mon anniversaire !…

Barcarolle en eaux vives

Pour le marcheur essoré que je suis, la figure tutélaire du pont est toujours un point d’interrogation, arc-bouté à 3 points de suspension.
Maintenant que j’arrive à la rive, que dois-je choisir ?…
Me l’approprier et donc, repousser l’assaut ?…
Jouir et contempler… les yeux rivés sur cette subite Terre Sainte parcourue sans dérive comme un livre d’heures?…
Réciter, là, assis entre deux herbes folles, ce passé imparfait ?… Ou bien plutôt, passer vite ce passé, m’emparer du pont et courir, les armes aux pieds, vers cette nouvelle Terre Promise ?…
Et si, “malgré tout“, le pont, à sa bonne fortune, était le point d’arrivée ?…
Pourquoi faudrait-il franchir le pont et renoncer à cette arche d’alliance posée là sur une ligne de vie qu’elle soit fluviale, routière, ferrée ?…
Le pont est-il la rupture de chair, de pierres de mon itinéraire ou sa continuité signifiée ?…
Faut-il « prendre » son sens ?…

Plus que jamais, ce questionnement résonna en moi alors que je cheminais vers Dresden le long des berges herbeuses de l’Elbe à la recherche du mythique Vase d’Or d’Hoffmann. J’approchai alors du plus vieux pont de la ville, sublime miraculé de tant de désastres naturels et militaires… Ce Pont Auguste qui, un mauvais soir d’hiver 1945, a noyé dans la douleur d’un marteau pétrifié les dernières flammes barbares… Une douleur revenue à l’errance, damnée des yeux, immortelle malgré elle, exilée à l’ennui.
Un crépuscule de cuivre inondait, dru, les rides du courant… Passa alors au lointain un vertige, un amas sale. Et passa encore… Un hoquet et l’arasante nausée… Je me demandai alors :
– Que sont ces flots écœurés qui, dans leurs courbes, écrivent depuis le Grand Est le silence du reflux et des reclus promis au grand incendie ?…
– Comment, clapotis d’insouciance, avez-vous pu assécher à ce point l’horreur ?…
Et j’enrage…
– Où trouverai-je un berceau pour poser mon Ennui colporté comme un bibelot ?… Est-ce enfin ici dans ces gravats de couleurs que je pourrais éternuer à son nez rosé ?…
Je m’apaise…
– Est-ce ici, ou un peu plus loin, à l’à pic de ces châteaux de grès que je pourrais boire au Vase d’Or, celui que me tendra le serpent au regard bleu et qui m’amènera à temps à la liqueur de sa bouche ?

Pendant que les dernières lueurs s’enroulent encore à l’ovale millénaire, un songe passe : se pourrait-il que l’Amour… Que Lui, tout seul… Qu’Il ait pu…
Mais il s’évanouit à l’onde rieuse de l’Elbe sans faire sens, sans redonner vie…
C’est une ombre sans réponses qui ondule aux arches lacérées du Pont.
Une figure de l’abandon, âme en peine…
Une marcheuse qui dort au lointain…
Une dormeuse qui murmure aux verdures des fleuves
ces infinis chemins qui semblent toujours partis pour nous ramener…

Comme si rien était.

Un balcon offert au grand incident des étoiles… Le temps de l’arrêt. Dans les lessives sirotantes d’un couchant polygame. Une ombre chantée à mes côtés. Le murmure du moment qui vient. Un revers de vent… Mais de ce souffle parfumé aux lueurs poivrées. Celles d’un cèdre aux allures martiales. Voilà la grâce de mon absence. La compagne de mon itinérance. Le chœur d’une première mélancolie.
Puis reprendre mes pas pouilleux. Comme si rien était. Un peu fatigué, tordu… écorché aussi par ces pierriers millénaires qui s’époumonent au caravansérail des couleurs.
Marcher le cœur baissé est une offrande à la solitude. L’œil engourdi dans le calice de mes souvenirs, reposoir du fiel de mes envies… « L’Autre ne viendra pas ce soir… Nul ne croisera ta route. »  Telle est en substance la complainte glissée à l’épaule par ce Tabac d’Espagne qui, de ses ailes d’or, repart bien vite à sa patrouille sentimentale.
Alors, dans ce vide ritualisé, soudain une question : quel  reflet vais-je bien pouvoir donner au ciel ?…

« – Vous êtes un indic ?… »

– Bonjour-bonjour, vous êtes perdu ?…
Le jeune homme en survêtement sur son scooter vient de croiser ma route.
– Non, ça va ! Merci…
Je souris surjoué….

Et je poursuis mon chemin à travers ce qu’on a coutume d’appeler une “cité sensible“, paradoxalement déconseillée aux âmes sensibles… C’est un dimanche, tout est désert et figé, dans un silence querelleur.
Un peu plus tard, il revient vers moi, se rapproche… M’aborde à nouveau l’air plus agressif en me suivant sur son engin pétaradant…
– Vous êtes de la BAC ? De la BRB ? Un indic ?… Vous faites des repérages ? me lance-t-il à la cadence d’un pistolet mitrailleur.
– Moi ?… Mais non, je suis un marcheur !…

Et tout à ma bienveillance compassionnelle, je m’efforce de conserver une posture décontractée avec un sourire un peu figé…
– Vous marchez ? Vous vous foutez de ma gueule ! Il n’y a rien à marcher ici ! (je retiens alors cette dernière expression que je trouve à cet instant digne de tous les spleens baudelairiens).
– Mais si regardez !

Et je lui montre avec le soupçon de naïveté qui devrait, selon moi, le détendre, la marque bicolore d’un sentier GR fièrement collée sur un réverbère décérébré juste devant moi (et qui tombe à pic en pareille occasion…)
Il me regarde alors totalement incrédule. Enlève son casque, se gratte la tête puis fait mine de repartir, tout à son mépris.
Alors, j’insiste.
– Attendez ! Je vous montre…

Et je me débarrasse de mon sac que je pose à terre et dont j’extrais une carte IGN. Je la déplie devant lui. Lui qui continue à me toiser de son air musclé et, soyons honnêtes, pas très avenant. Mais je commence quand même à percevoir un soupçon de curiosité amusée.
– Vous voyez, je viens de là et me dirige vers la gare de XXX. Je suis ce tracé rouge et je joins le geste à la parole.
Il s’immobilise, pensif, me demande presque poliment la carte et se met à la regarder attentivement. Se gratte à nouveau la tête, dévisage le réverbère puis crache d’un claquement sec.
– Putain ! Ca alors… Il y a un chemin ici ?! Je n’en reviens pas (Cette phrase résonne en moi avec toute l’amplitude “métaphysique“ qu’elle mérite : un chemin improbable dont on ne revient pas…). J’en avais jamais vu passer par là. Ici, c’est nous ou les keufs… Pas les autres !
– Eh oui, il y a un chemin !… Mais maintenant si cela vous dérange, je veux bien passer par ailleurs…
– Mais non ! Je t’ai vraiment pris pour un flic déguisé (et son tutoiement soudain me donne l’impression d’être intronisé d’un simple effet de langage dans sa confrérie). Putain, c’est une tuerie ça… Va continue ! Je vais prévenir les autres qu’ils te foutent la paix…

Et pendant que je m’éloigne, je le vois saisir, goguenard, son téléphone…
Je souris…

Et quelques minutes après, il me retrouve, toujours sur son « cheval », à l’assaut d’un escalier qui permet d’accéder à un niveau supérieur de la cité. Il me tend, goguenard, son bras droit.
Je crois qu’il veut me saluer.
En fait, il tient dans sa main un joint de bonne facture qu’il me présente à la fois avec l’air de me dire que c’est autant un trophée qu’un cadeau…
– Tiens, prends-le ! Ca ne peut pas te faire de mal…
Et je souris encore…

Ce soir-là, j’ai posé un genou à terre…

C’était un matin de marche…
J’avais bien pris soin de ce petit pin solitaire, s’extirpant courageusement d’une fange herbeuse. A l’assaut d’un ciel encore bien trop haut. Je lui avais construit d’une écorce brunie par les âges un coupe-vent pour le protéger puis une rigole tout autour afin qu’il soit mieux irrigué. Je lui avais parlé en même temps. Quelques légendes de corsaires et des ritournelles de taffetas jauni.
J’avais arraché les « mauvaises » herbes tout autour, remué la terre pour qu’elle respire. Je lui avais fait un nid douillet. Je l’avais aussi délicatement débarrassé de ses aiguilles mortes… Juste pour pas qu’elles ne lui pèsent inutilement. Après, je l’avais caressé de quelques doigts d’enfant égratigné. Et alors, je l’avais contemplé… Il avait l’air heureux comme ça… Tout fragile mais déjà un poil présomptueux à se mesurer à la sauvagerie de la garrigue… Sans dire merci.
Il était midi.
Il fallait maintenant que je m’occupe de cette mésange bleue, fidèle depuis des heures. Avec sa blessure façon cloche-pied. Je l’avais bien écoutée. Et aussi consolée. Je lui avais bricolé une sorte de mangeoire. J’y avais mis tout mon stock de graines de tournesol. Elle voletait bienheureuse. Et puis, elle m’avait quitté.
Alors, j’avais avisé un rocher. Massif… Comme une figure stellaire de Commandeur. Je l’avais trouvé un peu sale… J’avais entrepris de le nettoyer méthodiquement pour lui faire une belle place au soleil. Il n’y trouva rien à y redire. Il demeura de marbre.
C’était déjà après midi.
Alors, je me préoccupai de tous ces parfums comme des non-dits qui circulent et nous déplacent. J’avais essayé maladroitement de les mettre dans des tubes à essais pour pouvoir les respirer le prochain soir venu, au bord du lit… Une idée saugrenue…
Et puis, la pluie… Je me suis dit : c’est une amie. On va cheminer elle et moi et on n’aura pas peur. Elle va me voiler les couleurs du soir mais pas grave, ça va aller… Alors, ma route croisa celle d’un confrère égaré… Il m’assomma de foutaises puis me supplia de le ramener sur le bon chemin. Je le fis. Il me salua vaguement.
Un peu plus tard, un méchant éclair d’éther me zébra de haut en bas… Un mauvais vertige.
Alors, ce soir-là, oui, j’ai posé pour la première fois un genou à terre…

Ah mon séant !

Une petite histoire dans le coin de mon sourire… Que seules les marionnettes  féériques de la Nature savent nous offrir quand, délaissées une sombre après-midi d’hiver, elles décident de prendre un peu de bon temps et s’amuser d’un marcheur solitaire, un poil (mais juste un poil !) téméraire…
J’arrivai au seuil d’une curiosité géologique à flancs de colline : trois bons gros ruisseaux qui se rapprochent, font vaguement connaissance, échangent quelques murmures… mais sans trop de manières ni familiarités excessives, chacun restant à sa place et reprenant bien vite son cours…
Pour passer ces courants, trois ponts de pierre probablement construits par quelques cadiers aux XIXe siècle pour assurer la continuité du chemin et faciliter la descente de leur précieuse huile dans la vallée.
Dès le premier de ces ponts, je constatai qu’il était entièrement recouvert d’une fine plaque de gel uniformément répartie de telle sorte qu’il ne restait aucune prise ferme pour mes pieds. Peu confiant envers la solidité du parapet qui montrait de nombreux signes de fatigue et paresseux à franchir plus haut ou plus bas le cours d’eau bouillonnant pieds nus, je décidai de m’engager, séance tenante…
Sans aucun appui, il ne me restait qu’à m’en remettre à mon sens de l’équilibre et à jouer de mes bras pour assurer tel un funambule un semblant de stabilité… Mal m’en prit évidemment…
Arrivé à mi-parcours, ma jambe droite s’envola droit vers le ciel et me projeta sans hésitation en arrière pour me laisser choir en toute innocence bien à plat sur mon séant…
Comme un authentique bambin surpris de son audace, hésitant sur la mine à tenir face à une telle infamie…
Et pendant qu’une délicate – mais persistante ! –  sensation marmoréenne m’envahissait l’arrière-train, la glace se fendit d’une myriade de bribes zébrées au son d’une délicieuse mélodie craquelante… Une célébration toute musicale – presqu’un hommage ? – qui me laissa tout sourire, moi et mon derrière, tout benêts de leur maladresse…
Et c’est à ce moment précis qu’un loir en panique, tout occupé à fuir son poste d’hibernation, délogé par les “taïaut-taïaut !“ des chasseurs de sangliers postés en contre-haut, s’immobilisa net à mi-chemin du parapet et me contempla, le fragment du seconde, avec ses deux yeux qui respiraient la perplexité amusée.
“- Je t’ai vu !“, sembla-t-il me dire avant de reprendre sa folle course en avant…

J’ai marché à la Lune

A l’Ancolie Bleue

J’ai une inclinaison particulière pour les Hautes Routes (Höhenweg), ces sentiers d’altitude qui suivent le versant orographique d’une vallée et s’amusent à caresser toutes les querelles du relief, de ressauts discrets en vires faciles, de gués puérils en dièdres amusés, de courbes élastifiées en lacets chaussés… Toujours plus ou moins à mi-hauteur, à l’abri des lignes de crêtes mais à bonne distance des thalwegs, ils forment une alternative nonchalante aux trop pleins des sommets et à la vacuité des plaines.
A l’ubac ou à l’adret, ils sont les sillons de l’errance par excellence et modèlent sans gêne la marche de leur lacune polie pour offrir à celui qui les emprunte une savante monotonie.
Je m’oublie vite sur ces Hautes Routes qui flattent mon instinct d’absence mais sans jamais me perdre. Etrange, cette lueur d’adhésion qui flotte autour de moi quand je m’y abandonne et me “déplace“ au fil du trimard, tracé depuis le large des siècles par des cohortes de farouches bandiers, épris des brumes venteuses qui cachaient leur fuite…
Oui, les Hautes-Routes sont bringuebaleuses et à ce titre, les contemptrices de nos repères et autres certitudes. Elles nous entrainent sans ostentation là où la marche se fait à la marge…
Et c’est bien ici que résident leurs premières vertus ; car, ma foi, ce sont bien les marges – ces linea incognita – qui nous révèlent les à-côté de nos existences et me réconcilient avec mes inconstances dogmatiques et mes inconsistances à la marche du monde.
Combien de fois mon manque de précision dans le geste ou de rigueur dans le verbe, mes imprécisions “éthiques“, mes à-peu-près douteux, que corrige ou persifle avec tendresse mon entourage, me laissent un peu songeur ou désemparé (c’est selon !) au point de me sentir étranger à ma propre conscience.
J’en veux pour preuve cette toute petite histoire…
Elle clôtura en toute allégresse une journée passée sur de Hautes Routes helvétiques. J’avais bien étudié ce tracé estival et comptais sur un téléphérique pour me ramener à l’heure du crépuscule dans la vallée. J’avais jeté un œil aux horaires et “ça devait coller“…
Mais quel ne fut pas mon désappointement quand je constatai, après 8 bonnes heures à cheminer, que le jour choisi par mes soins était pile celui dédié à la maintenance (tel que pourtant stipulé en minuscule dans un astérisque du dépliant – mal – consulté la veille…) et qu’il allait donc me falloir encore 3 bonnes heures de marche pour redescendre dans la vallée…
J’étais donc là, seul, planté comme un idiot devant la gare esseulée, essoufflé par mon manque de sérieux et de “professionnalisme“. Un peu penaud aussi… Je tournai en rond, incapable de me décider à la descente ou au dépit… quand sortit d’une casemate attenante un jeune homme en tenue de maçon, portant un seau d’une main et une truelle de l’autre. Il s’arrêta dans ce grand désert, me contempla en souriant, me montra d’un geste de la main un petit monticule de parpaings de béton placé devant l’accès à la benne et me dit :
– “Vous m’aidez à les charger et je vous descends… D’accord ?“…
Oui, ce jour-là, j’ai marché à la Lune…

La marche, premier signal insurrectionnel

Comme le reconnaissent de nombreux linguistes ou anthropologues, – au premier rang desquels André Leroi-Gourhan -, l’homme a d’abord marché avant de parler. Et dès sa naissance, tous ses efforts biogéniques vont s’orienter vers la station debout, prélude au mouvement et à la mise en avant.
Ainsi la marche à pieds (la bipédie) est-elle le premier langage universel de notre humanité.
Si je te vois marcher toi, là-bas, au cœur de la steppe, dans les premiers berceaux de notre Terre, c’est que tu es un homme… “Tu me parles“.
Avant la Parole, avant le Verbe, avant le Nom, la marche est un premier pas en direction de l’Autre… Sa reconnaissance. Cette vertu originelle de la marche est pour moi le fondement de la Politique. Car au-delà de la solitude initiale et unitaire du marcheur, la marche en appelle au rassemblement, prophétique ou désordonné, silencieux ou bavard mais au final, résistant.
En marchant, je refuse de me coucher sous le poids et le Toit du monde, je me rebelle, je donne à mes pieds le choix des armes. La marche pourrait bien être alors le premier signal insurrectionnel de notre Humanité. Après tout, les révolutions ne commencent-elles pas par des hommes qui se mettent à marcher à peu près dans la même direction ? (pour, il est vrai, souvent revenir au même point comme une révolution au sens géométrique du terme).
Ce qui est drôle, c’est que ces courtes réflexions me sont venues alors que la nuit était tombée un peu trop vite sur mon GR provençal et qu’en essayant de me repérer aux lumières des villages lointaines, je me remémorais cette courte phrase de Spinoza (Traité de l’Autorité Politique). Après avoir rappelé que les théologiens expliquaient le Péché Originel par une duperie du Diable, le philosophe se demandait en effet lui-même et non sans humour : “Mais qui donc alors aurait dupé le Diable pour commencer ?“…
Mais ça, c’est juste une question pour “nous faire marcher“ !! A coup sûr !

Le sens de la marche

Bien de nos randonnées contemporaines correspondent à des boucles qui nous ramènent à nos points de départ ou à des trajets précis qui itinèrent dans un environnement donné sans autre finalité que celle de nous faire marcher et parfois émerveiller devant le spectacle offert.
Pourtant, on peut donner un autre sens à une marche.
J’ai éprouvé cette expérience récemment. Pour envoyer la lettre que je venais d’écrire et qui témoignait de ma joie sincère, ressentie à l’occasion de la naissance de la fille d’un proche, j’avais le choix : la Poste, l’email ou tout autre avatar issu de nos réseaux en ligne. Bref, toute une série d’artifices qui me permettait de me “débarrasser“ de cette joie en la confiant à l’aveugle.
J’ai eu une autre envie.
Celle de prolonger cette joie, de l’amplifier, de lui donner encore plus de valeur et de force, en portant moi-même sur près de 30 kilomètres cette lettre à travers les routes et les sentiers, les villes, la campagne, les forêts et les massifs. Ainsi (pendant que dansait à mes oreilles et à contre-emploi le standard Hugolien “Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.“) ai-je préparé mon sac à dos comme d’habitude ; mais je lui ai ajouté cet objet devenu, par la magie d’un désir, extraordinaire : une lettre cachetée dans son enveloppe avec l’adresse précise (au cas où je perdrais ce sac et pour permettre à celui qui le retrouverait d’en extraire la missive et de la remettre en route). Une lettre devenue ainsi un Trésor par la force de mes mains puis bientôt de mes pieds. En marche, dès le crépuscule de cette nuit d’hiver, je m’hydratai tout au long du parcours rugueux et venté de cette présence qui depuis mon dos me “parlait“, m’encourageait, me racontait des souvenirs de ce “frère“ devenu père. C’était comme si cette lettre pourtant toute simple, tapie bien au chaud au fond de sa poche s’allongeait, s’épaississait, se nourrissait du dialogue avec le temps que je lui offrais. Une lettre devenue « sœur » d’un jour, confidente de mes pas, heureuse de découvrir par l’entremise de ma bouche bavarde tous les paysages traversés, généreuse à me donner tout ce que j’aurais encore voulu coucher sur son papier.
Quand j’arrivai à destination au milieu de l’après-midi, un peu fourbu mais si riche de ces émotions, je fus pris de timidité et n’osai pas sonner. Je déposai tout en délicatesse mon trésor dans la boite aux lettres et sans plus attendre pris la direction de la gare la plus proche pour me rentrer.
Ma mission était accomplie, j’avais mis un peu de moi pour parrainer à ma façon cette naissance et célébrer une amitié fidèle.
De ma marche était né le sens.
Et le ressentir me comblait…

La Madeleine de mes pieds

Ce matin-là, j’étais parti le cœur en bandoulière, léger, arrosé de frivolité, insouciant. Le regard tout en candeur. Prêt à m’illuminer du premier Brocatelle d’Or qui me tendrait ses ailes ou d’un accenteur esseulé qui taillerait un bout de chemin avec moi. L’air solitaire était clair… d’une lente lumière de mer qui s’étourdissait à travers les vagues mordorées de genévriers, les buissons bleu-rosés des romarins et les bosquets de ciste pourpre. Mon pas s’était réglé au rythme d’une sente, timide, mais opiniâtre à contourner comme ses frères d’eau, tous les obstacles. Je venais de “passer un savon“ à une couleuvre à échelons qui n’avait rien trouvé de mieux à faire que de s’allonger en travers du chemin en contrebas d’un ressaut rocheux de sorte que le premier promeneur risquait de l’écraser sans s’en apercevoir. Sa nonchalance – moqueuse ? – à écouter mes conseils et à gagner un abri plus sûr m’avait porté au sourire.
J’étais bien… Une affaire d’harmonie. Ouvert à tous les parfums, réticent à la moindre pensée, désoeuvré à l’envie.
Le silence comme seule certitude.
C’est pourtant de mes pieds que vint la première inspiration…
Comme par une de ces étranges correspondances qui règle le pas de la Nature et alors que j’abordai dans cet état d’absence une dalle de roche, lézardée de fissures, j’entendis soudain, venue de ma voûte plantaire, un douloureux souvenir remontant à plus d’une décade et dont j’étais à mille lieux ce matin-là. Je me rappelai alors que la texture que touchaient mes pieds et qui remontait à travers leurs “oreilles“ me ramenait à celle de la Blutstrasse, cette “route du sang“ qui depuis Weimar (Allemagne) conduit à la colline de l’Ettersberg, défigurée à jamais par les vestiges du camp de concentration de Buchenwald.
A l’époque, à la suite d’un pèlerinage laïc que je m’étais imposé, j’avais cheminé, concentré dans mon effroi, sur cette ancienne route forestière, bétonnée et essorée en 1939 par des milliers de prisonniers-déportés (dont beaucoup tombèrent sous la brutalité de leurs gardiens à même la route, les outils à la main).
Passé le moment de vertige qui me saisit et annihila d’un éclair toute la sérénité légère, ma compagne depuis le matin, je me surpris à m’entendre marcher enfin.
Comme si le temps de la marche et la marche du temps avaient fusionné de cette terre en sueur.
De la douceur à la douleur. Les pieds sur terre…

Ode furtive

Revenons à Spinoza… Je ne peux m’en empêcher. Je m’explique.
La littérature “marcheuse“ qu’elle soit populaire, spécialisée ou plus intellectuelle abonde des vertus psycho-physio thérapeutiques de la marche.
Depuis Senancour et ses rêveries pré-rousseauistes, bien des auteurs, des plus célèbres de nos panthéons culturels aux blogueurs anonymes, hérauts connectés des sphères digitales, célèbrent à leur façon les bienfaits de l’escapade rimbaldienne, de la randonnée saussurienne, du pèlerinage façon Jean-Claude Bourlès, de la promenade de Schelle, de la flânerie “parisienne“ chère à Léon-Paul Fargue , de la déambulation à la manière de Restif de la Bretonne, du vagabondage d’un Nicolas Bouvier, de l’errance nervalienne ou même des trekkings cantatisés par Jacques Lanzmann.
Et de nos jours, la marche se retrouve propulsée aux premiers rangs de nos pharmacopées, pas très loin des vitamines, aux côtés des oligo-élements, classée dans les antidotes naturels aux psychotropes.
C’est probablement vrai.
Pourtant ce n’est rien de tout cela que la marche me donne. Je ne me sens pas mieux ou moins bien après avoir marché, passé les quelques plaisirs fugaces des souvenirs et la sensation corporelle d’avoir apaisé quelques tensions… Non, quand je pose le pied, là, sur ce sentier à la fois misérable dans sa solitude et bienheureux dans ses épanouissements – ce pied empêtré au cœur d’une Nature pétrifiée au moment même où je la saisis – alors je relie ces lignes minérales à celles du Court Traité de Spinoza, cinglant manifeste d’une sorte de “rock’n’roll attitude“ avant l’heure qui préfigure la libération énergique du sujet Homme, enfin débarrassé de son rapport dialectique et oserais-je le dire anthropomorphique à Dieu.
La béatitude n’est pas le résultat de marcher (de penser) mais l’exercice même de marcher (de penser). Et cette différence, pour subtile qu’elle puisse paraître, est constitutive : tous les secrets et mystères du Paradis volent en éclats à cette évidence immanente.
Et si vous me permettez de poursuivre cette allégorie entre penser et marcher, alors admettons-le, il n’existe pas de dialogue sensé entre Dieu et nous de la même manière qu’il n’y a aucune conversation possible entre moi et mes pieds (qui ne font qu’un). Au bout du sentier, il n’y a Rien… C’est le sentier qui est Tout.
Les traditionnelles questions “tartesalacrémisées“ de nos philosophies occidendales – d’où venons-nous, où allons-nous, qui sommes nous ?… – ne résistent alors pas à la vertigineuse immanence qui fait de la Nature, l’initiale eschatologie. Nous sommes Dieu de la même manière que nous et nos pieds sont la marche. C’est au prix de cette prise de conscience que l’immortalité cède à l’Eternité. Oui, redisons-le (ou rechantons-le même !) avec Novalis : “Celui qui a cherché Dieu une seule fois finit par le trouver partout“, y compris en nous…
Pour être honnête, il m’est arrivé de penser dans ces moments-ci, que c’est au bout de ce pied-là parfois endolori, souvent enchanté, que résidait la première parcelle de notre Humanité fraternelle.
Comme un appel, comme une ode furtive à l’étreinte…

Cabinet de curiosités

A l’aurore de chaque marche, dans les heures qui précèdent la mise sur pieds, je suis toujours saisi d’une émotion transvasive… Comme qui se mélangerait d’un récipient à l’autre, se constrasterait, se diluerait, se recolorerait puis s’étiolerait encore.
Que sera le chemin ? Comment serais-je accueilli par mes hôtes ?
Ces herbes folles que je foulerai me réserveront-elles une ovation digne d’Octave de retour de la bataille des Philippes (au moins !!) ou me proposeront-elles une petite mine, crayonneuse teintée d’indifférence ? Que me réserveront mes congénères du monde animal que je ne manquerais pas de croiser ? Serais-je seulement accompagné de mes bienveillantes bergeronnettes ou devrais-je encore affronter les turpitudes du chien “propriétaire“ qui me vocifère à tous les diables depuis son grillage érigé en citadelle tartare ?
Et le sanglier ? Ce compagnon parfois encombrant des marcheurs, passera-t-il encore son chemin au large ou s’obstinera-t-il à me barrer la route avec son air à ne pas m’inviter au bal ?
Plus loin, les abords banlieusards des villes traversées m’offriront-ils pour toute haie d’honneur leur blafarde solitude ou me feront-elles la grâce d’un sourire, celui de celle qui, toute occupée à charger le coffre de sa voiture de ses courses “supermarchesques“, s’immobilise courbée et s’attendrit deux secondes (mais quelle Eternité !) au spectacle un peu pitoyable du marcheur enturbanné, occupé à enjamber au sortir du bois, une glissière de sécurité routière ?
Et puis, tout au long de la solitude traversée, aurais-je les ressources pour affronter sereinement tous mes “miroirs“ (souvent si crus !) qui ne manquent jamais le rendez-vous et m’égrènent, l’air de ne pas y toucher, tout ce qui ne marche pas chez moi ?…
Oui, la vraie liberté, celle qu’on touche du bout des pieds, me fait peur… Car elle est celle qui décide à notre place… Comme une puissance tutélaire, parfois malicieuse, souvent farceuse, mais toujours prompte à “s’asseoir“ sur notre stricte géographie pédestre.
Alors, pour “veiller“ avant le grand aurore, j’essaye d’étourdir mon étrange inquiétude dans quelques récits du grand air et reprend espoir dans la traversée dépouillée (mais pouilleuse !) du Gothard de Rimbaud ou dans les virées virilo-musculo-alpines de mon cher Horace Bénédict de Saussure, héraut du Mont-Blanc ou encore les circumambulations tragi-comiques de Marc Théodore Bourrit qui s’obstine à contempler ce même sommet, encore quasi-vierge, de l’autour mais sans jamais l’ascendre…
J’ai, à chaque fois, bien “peur“ (encore !) que ce fantôme de somnifère ne soit pas suffisant mais il a le mérite, et probablement le privilège, de me chuchoter jusqu’à l’extinction que l’humilité est la première fontaine de liberté…

Zigzagué sur un banc…

Quand je marche, le temps devient un jeu…
Alors que notre vie quotidienne est métronomisée et tyrannisée par les horaires, les durées, les retards, les ralentissements, la vitesse, les délais (et même les deadlines censées nous “tuer“ en cas de dépassement), les batailles d’agenda et les fameux “rendez-vous“ (qui bourdonnent parfois en moi d’une résonnance toute militaire), le temps de la marche s’amuse de nous, s’ingéniant à défaire avec bienveillance toutes nos prévisions savamment calculées.
Car la marche “prend“ le temps – oui, le pas est lent – mais pour mieux nous le rendre finalement. Quand on suit un chemin, notre seul “rendez-vous“ est le chemin d’après.
Et dans cet intervalle, on n’a pas le temps. Car peu importe quand cet après viendra… S’il n’est déjà là, il ne tardera pas à l’issue de cette courbe ravinée… A moins qu’il ne prenne lui aussi son temps… à nous donner des rendez-vous mais dont nous ne connaîtrons l’existence qu’après…
Je me souviens ainsi d’une randonnée monotone à travers de plates étendues herbeuses où le seul événement fut de voir passer à la vitesse d’un éclair un écureuil poursuivi par un chat… Sur le coup, je fus pris d’un sourire à la vision de ce tableau rare…
Ce n’est que sur le quai de la gare, où j’attendais zigzagué sur un banc mon retour au temps, que je compris le sens de cette course-poursuite déjà ancrée (ou encrée ?) dans mon souvenir : elle avait été mon seul “rendez-vous“ de la journée !…

Petite recette pour écouter le bruit des étoiles en plein jour…

Savez-vous écouter le bruit que font les étoiles en plein jour ?
C’est un exercice qui requiert, outre des qualités auditives, un peu de patience.
D’abord, il faut choisir un ciel bien vierge, s’isoler un peu en altitude (à partir de 1 000 mètres) et trouver un endroit totalement dégagé avec si possible un sol rocheux et graniteux (éviter le calcaire ou les pelouses qui absorbent).
Enfin, un silence radical s’impose.
Vous pouvez, en option, tolérer un chat solitaire sorti du maquis et qui viendra s’asseoir à bonne distance.
Une fois ces conditions réunies, il vous faudra vous allonger, la tête calée sur un coussin de fortune (sac à dos ou chemise roulée en boule). Et de là, replonger dans vos rêves d’enfants, quand donner des formes vivantes aux nuages constituait votre premier grimoire, tout en fixant l’azur arrondi de toutes vos oreilles.
Une fois ces oniriques souvenirs dissipés et après encore de longues minutes arc-boutées au regard de cette sphère infinie qui nous enveloppe, quand le vide de vous aura pris tout en douceur le silence des autres, quand l’abstinence des sens irriguera l’ivresse de vos certitudes, quand les cadences biologiques de vos respirations auront pris la tangente, alors vous devriez percevoir de cristallines fulgurances sonores…
Comme les fruits d’un tintinnabule invisible, les reliquats d’un charivari bariolé en déshérence, pèlerins des courants célestes, prélude cacophonique au grand scintillement, éternellement recommencé, de nos nocturnes… Ces météores aussi ténues qu’innocentes sont pour moi le grand signal… Celui qui nous a mis peu à peu en position debout… En situation de nous demander ce que nous étions capables d’entendre au-delà des plaines, des forêts, des montagnes et des océans… Le bruit des étoiles en plein jour, parce qu’on ne les voit pas, nous ouvre d’autres itinérances, à d’autres chemins…

Des mots qui coulent de source

Quand un itinéraire m’amène à un commerce prolongé avec une rivière – qu’elle soit sereine ou impétueuse, dormeuse ou effrénée – je suis toujours saisi de son étonnante faculté de langage.
L’eau s’écoute avant de s’écouler…
Mais pour l’entendre, claire, il faut certes dépasser le brouhaha des torrents ou le silence trompeur des flots indolents. Sans me prendre pour un linguiste ou un anthropologue (et au risque de m’embourber dans une vilaine paraphrase de Bachelard !), je ne peux m’empêcher de penser que c’est l’eau coulante qui a sculpté nos langues mouvantes. A bien tendre l’oreille, l’eau est d’abord une voix liquide, qui draine le rythme, charrie des sonorités, alterne les débits. Elle est cri, murmures, soupirs ou monologues paresseux.
Mais, allongé au bord d’une de ses lèvres, je la vois aussi comme une Parole en construction, flottante, dépourvue de Verbe :un cadeau vierge offert à la seule Humanité pour qu’elle en fasse ensuite et, à sa guise, du sens. Ainsi le bruit de l’eau qui coule nous offre-t-il les voyelles (elles se caractérisent par un libre écoulement de l’air dans les cavités situées au dessus de la glotte) et celle qui butte sur un obstacle nous donne les consonnes (elles correspondent à une obstruction du passage de l’air dans ces mêmes cavités).
L’eau est le premier outil de nos mots.

Le professeur qui me disait…

L’histoire est belle…
Marcher, c’est d’abord se rencontrer du dedans… Dans nos petits désastres et aussi nos savoureux délires de gloire…
J’avais méthodiquement préparé cette redoutable ascension alpine au-delà de 3 300 m qui devait me conduire à une cabane d’alpinistes, point de départ (pour eux !) d’un mythique 4 000 m.
J’avais d’abord rongé mon frein par quelques marches d’approche, scruté tous les indicateurs météo, savamment calculé (en m’y reprenant plusieurs fois !) la distance et le dénivelé positif, lu quelques récits sur des blogs spécialisés, contemplé depuis mon balcon l’interminable sente en lacets qui s’engouffrait ensuite dans un chaos minéral, truffé de câbles, échelles et autres artilleries de soutien, puis enfin, le jour J, au débord d’une nuit claire, effectué une patiente recension du contenu de mon sac-à-dos, essayant d’y loger le juste poids, avant de me lancer, la fleur aux pieds, avec l’assurance de tous les hussards de la République…

Après 3 bonnes heures de montée, solitaire et régulière, la température se mit à chuter brutalement – aux alentours de 1° – tandis que j’entrais, ténébreux, dans un brouillard pavide qui présentait quand même le délicat avantage de me gommer toutes les distances et aspérités du relief…
Je décidais de poursuivre bien que tourmenté par une fatigue palpable et une certaine peur du vide, la sente devenant de plus en plus périlleuse, ricochant d’un abime à l’autre…
Encore une demi-heure et je fixais l’arrêt, tout près du but pour essayer de ressentir cette émotion ambivalente qui nous traverse lorsqu’on se sent capable d’atteindre un objectif tout en y renonçant…
Comme une extase qu’on retarderait indéfiniment de peur d’être déçu après…
Là, en me retournant pour amorcer la descente, je tombai nez-à-nez, comme dans un face-à-face improvisé de vaudeville, sur un congénère plus âgé qui devait me suivre depuis un certain temps mais que je n’avais ni entendu, ni même ressenti. Il émergea de ces vapeurs obscures sur le minuscule éperon rocheux où je stationnais, la barbe hérissée à hauteur de ses sourcils, visiblement (lui aussi !) épuisé et dans un sourire de conteur me demanda immédiatement en allemand, si la « route était encore longue jusqu’à la cabane ». Comprenant instantanément qu’il ne m’avait pas vu non plus et me croyait sur le chemin du retour, je lui répondis – tout à mes coquetteries de randonneur expérimenté ! – dans sa langue et sans sourciller (avec même une sorte d’assurance tranquille !) qu’une “petite demi-heure suffirait mais qu’il lui faudrait se méfier de quelques passages scabreux“. Il m’expliqua alors qu’il relevait d’une « longue maladie » et béatifiait (c’est en tout cas le mot que je crus comprendre : « selig sprechen ») sa convalescence par des randonnées en montagne sans vouloir “trop forcer“.
De là, s’engagea entre nous une conversation confraternelle où germanophilie et francophilie – il était professeur à la retraite de littérature à l’université de Weimar – enchantèrent la roche alentour d’un dialogue qui challengea sérieusement mon “expertise“ profane des Romantiques allemands et des hérauts du mouvement Sturm und Drang. Un moment de merveille passa ainsi à louer les caprices créatifs de l’imagination littéraire des Goethe, Schiller, Lenz, Klinger, Klopstock et consorts quand je m’aperçus que la neige s’était mise à tomber, sévère, piquante de travers et que la barbe de mon nouvel ami s’ornait de cristaux fondants. Il regarda vers le haut et me signifia son envie de continuer. Il était venu le temps de séparer cette rencontre qui n’avait rien d’imaginaire… Il me tendit la main puis fit mine d’attraper un flocon et en regardant le ciel (ou ce qu’il en restait !) et par un détour cohérent, traversa l’Atlantique pour convoquer Edgar Allan Poe et m’apprendre cette citation (que je traduis ici après vérifications…) : “L’infini de l’espace est un domaine ténébreux et élastique, tantôt se rétrécissant, tantôt s’agrandissant, selon la force irrégulière de l’imagination“.
Cette pensée, bienvenue dans un tel cadre, m’occupa toute la descente qui fut, vous vous en doutez, jubilatoire !

Quelques jours plus tard, de retour dans la vallée, je croisai en ville le professeur occupé à déambuler d’une boutique à l’autre… Je lui tendis un franc sourire. Il ne me reconnut pas…
Le brouillard et la neige avaient fait leur travail.
Ne restait plus que l’imagination, vous savez, celle qui prend soin de l’Univers…

De l’haut delà…

Lorsque les grandes absences de la canicule assourdissent nos paysages et s’installent au seuil immobile de nos itinérances, il est doux de faire mémoire des marches sur la neige…
Celles des hivers sirupeux comme celles des longues hauteurs, damnées à l’Eternité, agonisantes de crasse minérale. Des cheminements blanchis qui entretiennent de savoureuses correspondances “génétiques“ avec ceux de l’été. Chaleur et neige font causse commune : elles aplatissent nos reliefs, nos envies et font le silence. En nous et hors de nous. L’une nous broie d’en haut, l’autre nous aspire d’en bas.
Tout à la fin, la marche est toujours un vertige.
De l’haut delà…

Un temps soit peu

C’était un midi. Ou un peu avant…
Ma cadence isolée s’étouffait dans les sables saumâtres, enfants chéris des salicornes de la sansouire camarguaise, traversés d’un Mistral épuisé. Dans un ciel de gris aphone, le silence retrouvait peu à peu sa solitude amoureuse pendant que ma béatitude primitive déclinait aux derniers embruns marins saisis de torpeur.
Il faisait vide dans cette immensité décoiffée.
Une ode à l’absence.
Il ne me restait qu’à marcher … ou à m’affaler pour un temps.
Ou celui d’après.
La mélancolie est un rituel, pensai-je…
Quand soudain le cri… Et puis encore un autre… et encore.
Sorti de la grande forêt des nuages, le grand signal… Et cette inévitable bouffée préhistorique qui m’irrigue, jubilatoire, extatique, hypnotique… De sourires et de larmes inversées. Et vice et versa.
Après un hiver de brigands, c’est le grand retour des oies… Que je mets à chercher comme le fait un petit enfant de ses premières étoiles…Quand il apprend sa première nuit.
Et puis, elles sont là, cafouilleuses de lumières, à l’avant-scène du monde, rigoureusement ivres dans leur formation militaire, usant de leurs ailes pour me dessiner ce V triomphant.
Oui, l’horloge du Chaos n’a pas perdu son temps.
Elles sont à l’heure.
Elles sont l’heure. Du temps et de l’ailleurs.
Mères courage, elles charrient l’envie depuis les lois de l’Avant. Forces génératrices et matricielles, elles sont déjà passées. Et moi l’affamé, je transpire maintenant.
C’était un midi.
Ou la nuit des temps…

3 bourgeoises et… mon émoi !

“Elles étaient maquillées
Comme des stars de ciné
Accoudées au rocher
Elles rêvaient qu’elles posaient
Juste pour un nouveau sommet
A la gloire de l’Eté…“

Qu’Eddy Mitchell me pardonne cet emprunt inaugural – légèrement détourné ! – mais ce sont les premières paroles qui me vinrent à l’esprit lorsque je découvris, dégoulinant de sueur après l’ascension par la voie la plus difficile d’une légendaire montagne provençale, ces 3 dames “d’un certain âge“, appuyées contre un rocher de crête, toute occupées à leurs abondantes ripailles et dont la principale préoccupation semblait bien être de ne pas tâcher leurs tenues de randonnée du dernier cru…
Jonglant avec dextérité entre tranches de melon, pêches juteuses, œufs durs et “authentiques“ (selon leurs dires) Madeleines de Commercy, multipliant les formules et les gestes de politesse surjoués entre elles et vociférant de rires appuyés juste comme il faut, elles m’enveloppèrent instantanément d’un nuage de bonne humeur bienvenu après de tels efforts.
Après un timide bonjour de ma part qu’elles relevèrent de signes de la main très travaillés, je décidai alors, pour ne pas troubler le festin de ces dames, de me ranger un peu plus loin – j’avais aussi besoin d’une pause ! – tout en me débrouillant de garder un œil complice et tendre sur ce spectacle pour le moins inattendu à de telles hauteurs…
Plusieurs minutes passèrent ainsi où, tout à ma fierté d’avoir réussi cette ascension (la plus difficile de la montagne en question), j’entrepris notamment de ré-enrouler ostensiblement ma corde autour de mon avant-bras, histoire de leur signifier clairement que nous ne jouions pas dans la même catégorie (chassez le naturel masculin, il revient au galop !!). C’est alors que l’une d’elles vint vers moi, le pas assuré, se planta devant moi et me demanda… si je n’avais pas de la ficelle !
La question me désarçonna un peu mais comme elle flattait mon instinct de Saint-Bernard, je pris un air très sérieux et entrepris de chercher méthodiquement dans mon sac (même si je savais pertinemment que je n’en avais pas).
Au bout d’un moment, je me façonnai la mine la plus déconfite possible pour lui avouer mon impuissance… Puis pour me redonner de la contenance, je m’enquis de connaître les raisons d’une telle requête.
Mon interlocutrice m’avoua alors qu’elles étaient des touristes “en goguette“ (selon ses termes) et que l’une de ses consoeurs de marche avait perdu lors de la montée les deux semelles de ses chaussures et qu’elle se voyait donc obligée d’entreprendre la très caillouteuse redescente “en chaussons“ (l’expression sonna de manière exquise dans mes oreilles)… sauf, si avec de la ficelle, nous pouvions les lui ré-attacher… A cet instant, le trio me parut si attachant et désarmant de spontanéité que l’idée de porter la « victime » sur mes épaules pendant les 2 heures requises me traversa l’esprit…
De manière plus réaliste tout de même, je rejoignis la déchaussée et entrepris d’examiner professionnellement son cas… Oubliant alors mes propres contraintes et la boucle que j’avais prévue, je leur proposai un itinéraire alternatif, plus doux, qui les amènerait au bas de l’autre versant à un parking où elles pourraient appeler un taxi qui les ramènerait ensuite en une demi-heure au lieu de stationnement de leur voiture. Si elles acceptaient l’idée, je marcherai en tête sur le sentier qui m’était très familier en choisissant la trace à suivre la plus adaptée à ces petits pieds exposés à de grands dangers.
L’idée les enchanta et elles le marquèrent bruyamment par de multiples remerciements enjoués. C’est ainsi que je me retrouvai transformé en sherpa de luxe (plus élégant que le qualificatif d’“l’Escort Boy“ dont elles m’affublèrent en gloussant) et reconduisis, au ralenti et chargée du sac de Madame, mes 3 bourgeoises chéries… Au moment où nous arrivions en vue du parking et que le taxi – joint par mes soins pendant la marche – faisait son apparition, la déchaussée lança tonitruante : “Voilà, je suis la nouvelle Cendrillon ! J’ai descendu la montagne en chaussons… Il faudra que je raconte tout ça sur mon blog ! C’est épatant !!“
Bienheureux, je pris alors le temps de regarder la voiture s’éloigner rapidement pendant que je réalisai qu’il ne me restait plus qu’à reprendre le chemin en sens inverse pour rejoindre le tracé de ma boucle !

Seras-tu là ?

Il est un “philosophe“ (mais doit-on vraiment le qualifier de tel) allemand qui m’agace au plus haut point : Karl Gottlob Schelle. Cet « ami » de Kant (en tout cas, c’est ainsi qu’il est passé à la postérité !) a commis en 1802 un petit traité, “l’Art de se promener“, originellement écrit à l’intention de Leopold III Friedrich Franz, Prince puis Duc d’Anhalt Dessau, grand esthète et bâtisseur de trésors architecturaux.
Dans cette longue lettre, Schelle explique (je résume) que la marche est loin d’être une activité purement physique et que mettant en branle, par le jeu du corps, les mécanismes de l’esprit, elle est avant tout une pratique intellectuelle qui ne présenterait de l’intérêt que pour les personnes bien nées et cultivées. En somme, l’auteur fait de la marche un principe aristocratique et sous-entend que son usage par les simples d’esprit n’est que pure perte refusant par exemple au berger la capacité de jouir réellement d’une aurore empourprée au moment où il reprend la carraire vers l’estive, à l’avant-garde de son troupeau…
Où va-t-on ? Puisque c’est finalement la seule question que nous posons à nos pieds.
La marche est d’abord un dépouillement (au sens littéral, se débarrasser de ses parasites) sans cesse recommencé, radical, qui nous vide, nous “épuise“, nous ramène à la virginité de notre être.
La marche est un dialogue énergique avec nos gènes, ceux qui nous ont guidé aveuglément dès la naissance vers la station debout. Un instant primal ; trivial aussi qui creuse notre résistance à l’avoir, au trop-plein, au surplus.
La marche est un seul Désir…
Celui du pas d’après.
Comme la certitude d’un Amour prochain…

L’ivresse épiphanique d’une fontaine

Il est des rencontres dont on ne se remet pas…
On se relève certes, mais transformé.
C’est vrai du “vert paradis des amours enfantines“ cher à Baudelaire ou d’une œuvre d’art ou d’un livre qui nous agrandit, modifie notre état de conscience, notre rapport aux autres, notre mélancolie génitrice, notre ontologie “agissante“…
C’est vrai aussi d’une fontaine…
Un après-midi d’été alpin, aussi chaud que sec, tout effervescent de sueur et passablement déshydraté (toutes mes réserves étaient à sec) je virais au rebord d’une friche herbeuse et découvrais en contrebas, après des heures d’intense solitude minéralisée, le petit amas empierré du premier hameau de ma randonnée…
Un petit bout de presque rien, bien garé sous le soleil et dont les toits rouge tuilés et pimpants s’accordèrent immédiatement avec la bonne humeur qui me saisit et le sourire qui me défigura.
Après une rapide descente raidillonnée, je parvins à l’entrée du hameau qui accueillait ses hôtes, en bordure du chemin vicinal, d’une magnifique cabine téléphonique à pièces, rutilante et toute à son œuvre de jouer, vitreuse et ingénue, avec les reflets du soleil. Je pénétrai dans l’étroite ruelle aux mânes incertaines, contournai la courbe généreuse de l’abside ecclésiale et débouchai sur l’unique place, désertée à ces heures brûlantes. Face à moi, au centre, une fontaine de pierres, dont coulait de la bouche métallique un splendide jet d’eau diaphane, surgit…
Je m’approchai doucement, timide, hésitant devant la simple Beauté du Monde, le pas raccourci puis, après quelques instants bienheureux, tendis les mains vers l’offrande sacrée… de plus en plus franchement jusqu’à tendre la langue puis la bouche, puis le visage, puis à m’asperger tout entier, ivre d’une joie indicible…
J’avais retrouvé, trempé, dégoulinant, le sang d’une fontaine : donner à boire aux nomades et aux pèlerins.
Cette fontaine d’eau claire m’a rendu ivre.
C’était ma première Epiphanie ; l’apparition d’un autre Temps porté à mes lèvres, à mon corps…
Oui, j’ai bu ton Eau…

Dieu me fait sourire…

J’ai depuis longtemps beaucoup de tendresse pour Théobule Kosegarten, pasteur du début du XIXe siècle d’Altenkirchen dans l’île de Rügen (au large de la côte de la Mecklembourg-Poméranie occidentale dans la mer Baltique). Ce poète et théologien, chantre du courant piétiste, affirmait entre autres que “c’est dans la nature, la Bible du Christ, qu’on peut le mieux lire le message du Salut“.
Cette lecture eschatologique du paysage, je l’éprouve parfois avec un soupçon de légèreté et – avouons-le – un sourire quand, par exemple, à l’issue d’une longue ascension, j’amorce la ligne de crête et “tombe“ nez-à-nez sur un pin d’Alep isolé qui, de ses deux branches porteuses – comme autant de bras – richement garnies, plantées en Y sur son tronc massif, semble me dire un chaleureux et généreux “Bravo !“ de toute sa force séculaire !

Petit bréviaire du Caprice

Ce que chéris par-dessus tout dans la marche, c’est d’être conduit par la seule imagination du Caprice. Chaque pas ou presque m’en dévoile un nouveau :
– à cette fourche, choisirai-je ce sentier tracé ou plutôt celui-ci, anonyme, mais qui m’aguiche de sa jolie courbe à la destination mystérieuse ?
– à l’orée du ressaut, me courberai-je vers cette scorsonère d’Autriche aux tentacules citronnées qui me dévisage avec persistance ou lèverai-je l’œil à la recherche du chardonneret qui jubile de trilles survoltées en sifflets persifleurs, un brin moqueurs ?
– Accorderai-je à la Grâce ou à la Providence (épineuse question !…) cette lumière laiteuse qui, soudain, à mon arrivée à la cîme d’un sommet alpin si souvent rêvé et enfin touché, transfigure la croix de métal rouillé, claudiquante au supplice d’Eole ?
– Choisirai-je pour table de déjeuner, cette cabane naturelle enfouie sous les pins à l’ombre rédemptrice ou m’allongerai-je à tout soleil sur la dalle rocheuse et pentue juste comme il le faut pour accueillir mon corps allongé ?… A moins que je ne garde encore en moi le goût du jeûne et poursuive ma route ?
– Tenterai-je sur cette crête face au vent déchainé de tenir tête et d’avancer débout pour m’épuiser jusqu’au renoncement et en jouir ou me coucherai-je pour avancer en sécurité, à quatre pattes, langoureusement aplati sur cette terre matricielle, le visage enfoui dans les fragrances garrigueuses ?
– Consulterai-je ma montre pour ajuster ma cadence ou accepterai-je la nuit comme compagne de retour ?
– Resterai-je encore à contempler fasciné les joutes aériennes des hirondelles qui rivalisent d’audace et se déjouent de toutes les lois de l’apesanteur pour gober mouches, syrphes, fourmis volantes, tipules et autres libellules ?
– Me demanderai-je encore quel est le sens de l’aller et celui du retour ou laisserai-je cette question germinative au panthéon des Dieux itinérants ?

Toutes ces questions et les autres, je me les suis posé et me les reposerai. C’est mon repos. Parce que la marche, dans ses éternels caprices, nous apprend le repos. Du corps et de l’âme.
“Marche doucement sur cette Terre, elle est faite de morts…“, dit le poète arabe et nomade du VIIIe siècle…

Le champ du départ

La marche est farceuse… Toujours attentive à nous écarter du droit chemin. C’est en cela qu’elle est Rencontre. Authentique et profondément libertaire.

Certes, je ne suis pas un géographe expérimenté, pourtant je sais lire une carte IGN ! Mais combien de fois ai-je raté l’embranchement, mal bifurqué à une fourche, sous-estimé ma courbe d’altitude, rebroussé chemin croyant avancer…

Certes, j’ai appris à fréquenter les chiens errants – la plupart du temps en manque de tendresse – à m’accommoder du sanglier mal embouché qui me barre la sente de son œil torve ou à me faire discret face à la couleuvre de Montpellier qui singe le boa avec ses sifflements survitaminés d’asthmatique… Pourtant, combien de fois ai-je obliqué ou devié ma route plus par respect des convenances naturelles (après tout “ils“ sont chez eux…) que par peur…

Certes, j’ai un peu l’habitude de marcher et sans atteindre le niveau d’un Stevenson camisard, je ne renâcle pas à l’effort ni me décourage d’un dénivelé positif sérieux… Et quand même… Combien de fois ai-je renoncé, épuisé, consacrant le demi-tour au rang d’une retraite peu glorieuse, à la fois contrarié et désespéré sur l’instant… jurant à tous les Dieux et à tous les Olympes que je reviendrai…

Mais à tous ces instants et aux autres où j’ai “faibli“, où je me suis écarté de la route, où j’ai reculé, je rends grâce…
Oui, marcher c’est bien souvent renoncer au droit chemin pour s’ouvrir à une nouvelle éthique… Epurée, débarrassée de tout objectif, qui nie la destination pour refonder une saveur originelle : celle du départ, la première des ouvertures.
Où allons-nous ? D’où venons-nous ? Pourquoi existons-nous ? Peu importe ! Puisque nous sommes déjà partis… prêts pour la grande farce du monde, le burlesque de notre existence terrestre ! (et que ce bon vieux Spinoza me pardonne !)

Coquetteries et autres paradis…

Un soir de semaine au retour d’une longue randonnée, esseulé et désarticulé dans un TER bondé ou régnaient en maitre tous les claviers de notre ère digitale, j’ai pris conscience d’un phénomène qui m’a allumé un sourire (discret !) : la marche me rendait coquet !
En effet, c’est comme cela que j’interprétais cette “manie“ qui lors d’une montée sévère et prolongée veut que je guette toujours vers l’amont d’éventuels confrères descendeurs et que lorsque j’en détecte un, je m’arrête et me dissimule pour reprendre mon souffle et paraître le plus décontracté – et le moins essoufflé ! – possible lors du croisement et du traditionnel et sonore “bonjour !“.
Amour-propre certes, orgueil peut-être mais aussi volonté réelle de me donner à voir à l’Autre sous mon meilleur jour avec une mine réjouie, (béate si vous voulez !) et les traits apaisés (et pas ces épouvantables grimaces du marcheur croqué par l’effort).
Je suis là, cheminant, expectorant, mal en train mais heureux et suffisamment lucide pour trouver cela drôle…
C’est ainsi que j’ai toujours imaginé le Paradis : une source intarissable d’humour humblement humain où chaque pas viendrait nous dévisager l’Un et l’Autre, dévoilé par ce filtre (ou bien devrais-je dire philtre ?) bienveillant. Ainsi au Paradis et par exemple, la coquetterie ne serait-elle plus l’apanage dominant des femmes…