Barcarolle en eaux vives

Pour le marcheur essoré que je suis, la figure tutélaire du pont est toujours un point d’interrogation, arc-bouté à 3 points de suspension.
Maintenant que j’arrive à la rive, que dois-je choisir ?…
Me l’approprier et donc, repousser l’assaut ?…
Jouir et contempler… les yeux rivés sur cette subite Terre Sainte parcourue sans dérive comme un livre d’heures?…
Réciter, là, assis entre deux herbes folles, ce passé imparfait ?… Ou bien plutôt, passer vite ce passé, m’emparer du pont et courir, les armes aux pieds, vers cette nouvelle Terre Promise ?…
Et si, “malgré tout“, le pont, à sa bonne fortune, était le point d’arrivée ?…
Pourquoi faudrait-il franchir le pont et renoncer à cette arche d’alliance posée là sur une ligne de vie qu’elle soit fluviale, routière, ferrée ?…
Le pont est-il la rupture de chair, de pierres de mon itinéraire ou sa continuité signifiée ?…
Faut-il « prendre » son sens ?…

Plus que jamais, ce questionnement résonna en moi alors que je cheminais vers Dresden le long des berges herbeuses de l’Elbe à la recherche du mythique Vase d’Or d’Hoffmann. J’approchai alors du plus vieux pont de la ville, sublime miraculé de tant de désastres naturels et militaires… Ce Pont Auguste qui, un mauvais soir d’hiver 1945, a noyé dans la douleur d’un marteau pétrifié les dernières flammes barbares… Une douleur revenue à l’errance, damnée des yeux, immortelle malgré elle, exilée à l’ennui.
Un crépuscule de cuivre inondait, dru, les rides du courant… Passa alors au lointain un vertige, un amas sale. Et passa encore… Un hoquet et l’arasante nausée… Je me demandai alors :
– Que sont ces flots écœurés qui, dans leurs courbes, écrivent depuis le Grand Est le silence du reflux et des reclus promis au grand incendie ?…
– Comment, clapotis d’insouciance, avez-vous pu assécher à ce point l’horreur ?…
Et j’enrage…
– Où trouverai-je un berceau pour poser mon Ennui colporté comme un bibelot ?… Est-ce enfin ici dans ces gravats de couleurs que je pourrais éternuer à son nez rosé ?…
Je m’apaise…
– Est-ce ici, ou un peu plus loin, à l’à pic de ces châteaux de grès que je pourrais boire au Vase d’Or, celui que me tendra le serpent au regard bleu et qui m’amènera à temps à la liqueur de sa bouche ?

Pendant que les dernières lueurs s’enroulent encore à l’ovale millénaire, un songe passe : se pourrait-il que l’Amour… Que Lui, tout seul… Qu’Il ait pu…
Mais il s’évanouit à l’onde rieuse de l’Elbe sans faire sens, sans redonner vie…
C’est une ombre sans réponses qui ondule aux arches lacérées du Pont.
Une figure de l’abandon, âme en peine…
Une marcheuse qui dort au lointain…
Une dormeuse qui murmure aux verdures des fleuves
ces infinis chemins qui semblent toujours partis pour nous ramener…

Une réflexion sur “Barcarolle en eaux vives

  1. « et voilà que dans la plénitude de sa grâce et de sa beauté, Serpentine surgit de l’intérieur du temple, portant le vase d’or d’où s’érige le plus beau d’entre les lys. « Mon Aimé », dit-elle … « 

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