Hors la loi

C’était le deuxième soir que j’entendais au loin, un peu à l’étroit, des applaudissements mêlés à des cris, des sifflets… Le premier soir alors que je rallumais mon feu, je n’y avais pas trop prêté attention et m’étais réjoui d’une hypothétique fête de village ou d’un anniversaire rassembleur. Et j’avais repris le chemin du jour sans plus y penser. Mais là, probablement parce que j’avais installé mon bivouac en haut d’une colline, le tumulte sonore qui remontait de la vallée m’intrigua davantage… D’autant qu’il fut aussi bref que la veille. J’étais trop fourbu pour descendre à la frontale jusqu’au bourg qui chevrotait de quelques lueurs électriques mais me promis d’aller enquêter sur place le lendemain.
La nuit était claire et le silence repris bien vite sa place. Comme chaque soir, je me réchauffai une conserve d’un merveilleux émietté de maquereau à la façon d’escartefigue et étanchai mon appétit de quelques friandises sucrées. Bizarrement, ces applaudissements m’avaient chatouillé le cœur et diffusaient comme une énergie nouvelle. Je leur cherchais une signification mais m’égarais bien vite dans des conjectures stériles…
Il était temps de me caler au chaud dans ma tente et de me replonger dans « l’Homme sans postérité », mon appendice lumineux serré sur mon front… Et pour me bercer le rossignol Philomèle, qui avait visiblement élu domicile dans un hêtre voisin, allait nettoyer mes oreilles en profondeur…
A l’aube cristalline, je rassemblai mes affaires, pliai ma tente en prenant bien soin d’enrouler correctement les haubans, m’attelai à genoux au rituel du dégonflage du matelas auto-gonflant (bien que ce qualificatif soit déjà quelque peu suranné après 11 jours de marche) et me mis, sac sur le dos, dans le sens de la descente bien décidé que j’étais à me réveiller d’un double expresso bien chaud… et d’une explication plausible à ces applaudissements.
A vrai dire ce sont 3 gendarmes emmasqués qui m’abordèrent alors qu’émergeant du sentier, j’abordais la route d’entrée au village à hauteur d’un inévitable rond-point…
– Bonjour, pourrais-je voir votre attestation de sortie s’il vous plait ?
– Ma quoi ? retorquai-je, perplexe
Le 1er gendarme respira un bon coup puis avec beaucoup de calme et même une émotion que j’interprétai comme de la tendresse face à mon accoutrement m’expliqua dans un discours assez réglementaire que la France était confinée et qu’il était interdit de sortir sans attestation… Et que je m’exposai à une amende… En même temps, il me dévisagea de mon chapeau jusqu’à mes chaussures en jetant un œil à la dérobée à mon sac. Les 2 autres me regardaient d’un air fataliste, comme s’ils avaient déjà compris.
– Confinée ?
– Oui à cause de l’épidémie de Coronavirus
Je tombai des nues et me lançai dans la plus sincère des argumentations.
– Ah je comprends ; je suis désolé. Je suis parti il y a 11 jours pour traverser la France à pied sans aucun outil moderne et je n’ai quasiment parlé à personne depuis. En fait, si je me suis beaucoup parlé à moi-même (j’en avais besoin). J’avais bien entendu parler de ce virus avant de partir mais je croyais l’affaire terminée. (je faisais en sorte d’avoir un petit côté calimero-naïf pour les amadouer…)
– Eh bien maintenant, vous savez. Il va falloir rentrer chez vous immédiatement par le 1er train. Vous habitez où ?
– A M…
Le 1er gendarme malgré son masque dégageait beaucoup d’humanité. Il se proposa d’appeler un collègue qui allait vite m’emmener en voiture à la première gare située à une dizaine de kms de là. Bien que surpris par autant de prévenance, je m’empressai d’accepter avec un air d’écolier d’étourdi (mais je fulminais à l’intérieur et me promis bien vite qu’on ne m’y reprendrait pas !)


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