La cloche jaune

SCENE 1
Un village noyé dans de grands champs
Ce sont du blé et des tournesols
Un mélange de jaunes que caresse le soleil
Qui ondulent sous le vent et brillent à la rosée du matin

SCENE 2
Tout est jaune même la pierre des maisons dorée à la lumière
Et aussi les habitants qui sont tous blonds avec des chapeaux de paille
Dans leurs jardins, ils cultivent des citrons et des pamplemousses
Ils ont l’air très heureux; l’après-midi, ils font la sieste dans des hamacs
A l’ombre des genêts…ou du moins, ils essayent car…

SCENE 3
Car, seule ombre au tableau,
Une villageoise un peu particulière a toujours résisté
Elle est restée toute grise, c’est une obstinée
Certains disent même qu’elle « a son caractère, celle-là »
C’est la cloche de l’église…

SCENE 4
Tout en haut de là-haut
Solidement accrochée par ses deux anses
C’est une grande travailleuse
Tous les quarts d’heure, d’heure en heure,
Elle martèle sans décrocher le moindre sourire
« M’auriez-vous déjà oubliée ? » semble-t-elle dire…

SCENE 5
Le dimanche, c’était son jour le plus long
Elle rajoutait à ses heures, les grandes volées de la messe
Et puis aussi le Te Deum
Et puis venait l’heure de l’Angélus
Un instant où tout se figeait
Même le vol du soleil…

SCENE 6
Tous les villageois y sont habitués
Depuis le temps qu’elle dit le temps !
Quelques uns grommèlent …
Comme le curé qui a renoncé
Depuis longtemps à la raisonner
Comme ces enfants qu’elle envoie à l’école…
D’autres, des enfants encore, s’émerveillent, le doigt tendu
De ce chant céleste qui les transportent
Loin dans le ciel de leurs premiers rêves

SCENE 7
Un jour, l’instituteur qui avait des principes
Et prônait l’ordre, l’équilibre et l’harmonie
Se mit dans la tête de peindre l’instrument en jaune…
Il rameuta à lui toute la population qu’il amena à sa décision
Mal lui en prit car au moment où il s’appliquait dans un équilibre instable
Et qu’il en était presque à la moitié
La cloche rua d’un coup aussi sec que violent
Qui précipita le pauvre homme au bas de l’échelle,
L’épaule fracturée, la mine déconfite
« Quelle cruche, cette cloche ! », s’exclama-t-il en grelottant …

SCENE 8
Alors elle resta là pendant quelques temps
A moitié jaune, à moitié grise
Puis, peu à peu, à force de sonneries,
La peinture s’écailla de mal en pis
Car notre instituteur n’avait pas choisi la bonne
et notre Dame retrouva son teint d’origine.

SCENE 9
Le Maire qui n’aimait pas beaucoup l’instituteur
Se félicita du caractère fantasque de sa cloche municipale
Organisa une grande fête pour les petits et les grands
où chacun vint danser à cloche-pied bien sûr et habillé en jaune
Sauf l’instituteur qui, cramoisi de honte, choisit le noir…

SCENE 10
Pourtant après cet évènement,
La belle cadence mathématique
Des sonneries de notre héroïne se dérègla
N’importe quand, sans coup férir
Elle s’agitait, se remuait, se trémoussait
En d’interminables tocsins
Avant d’observer de longs moments de silence,
Immobile, comme figée dans l’air.

SCENE 11
Tous la crurent malade,
Et pendant que l’instituteur rougissait de bonheur,
Tous les habitants riaient jaune
« Mais que se passe-t-il ?
Aurait-elle le bourdon ?
Ou bien serait-ce la jaunisse ?
Qui a volé le coeur de notre cloche ?
Pourquoi ne bat-elle plus la mesure de nos jours ? »
Chacun cherchait à savoir
Qui avait donc pu sonner le glas de leur amie ?

SCENE 12
Le Maire convoqua le Curé et l’Instituteur
“Avec vos sciences du cœur et de l’Esprit
Allez donc examiner son mécanisme
Et veillez donc à lui redonner la Santé
Le souffle de sa vie, le son de sa voix »

SCENE 13
Alors, l’un fit des prières
Maugréant sa corde de chanvre
Qui ne répondait plus à aucun de ses efforts
Pendant que l’autre proposait
De réduire à néant le campanile
Et d’enterrer la pestiférée sous la rivière

SCENE 14
Pourtant après de multiples conciliabules
Et alors que les crises de fièvre de la cloche empiraient
L’un comme l’autre se déclarèrent impuissants
Elle est damnée, possédée par l’Enfer, bêlait l’un,
Elle a perdu la raison, complètement marteau, carillonnait l’autre
Et tous deux sillonnaient le village un peu piteux…

SCENE 15
Les villageois prirent peur
Car ses coups devenaient tellement violents
Que les murs tremblaient, les étagères versaient,
Les lustres tanguaient et les lits dansaient
Même le miel se figeait dans ses bocaux
Ce que les Anciens considérèrent
comme un signe fatal, de grand malheur

SCENE 16
Alors, muni d’une vulgaire crécelle,
L’Instituteur sonna la retraite
« Sauve qui peut », hurlait-il, bientôt rejoint part le Maire
Pendant que le Curé, désemparé, adressait ses ultimes prières au calice d’or

SCENE 17
En quelques jours, le village se vida
Au loin, tous avaient fui ce qu’ils appelaient :
La malédiction de la cloche qui ne voulait pas être jaune »
Elle, la cloche, elle s’en moquait bien de ce qu’ils pensaient…

SCENE 18
N’avait-elle pas sonné avec un amour infini
Aux caprices des vents, de jour comme de nuit
La course du Temps et ses rythmes immuables
Avec une fidélité et une constance jamais démenties ?

SCENE 19
N’avait-elle pas éloigné les orages de ses furieuses volées ?
N’avait-elle pas rendu hommage aux morts et aux mariés ?
Aux naissances comme aux grandes fêtes
Avec une assurance et une énergie incomparables ?

SCENE 20
Et le travailleur des champs, l’échine rendue douloureuse,
Par le fauchage des épis café crème de l’été
N’avait-il pas soupiré – et même souri – à ce clair angélus
Qui lui montrait à coup sûr le chemin du retour ?
Alors, quelle ingratitude que d’avoir voulu la revêtir de jaune
Comme si on en avait honte et qu’on veuille la cacher…

SCENE 21
Elle sentit glisser tout le long de ses ailes pâtinées
Un sentiment de fierté mêlé au plaisir de la revanche
« Non mais !… » qu’elle se répétait, débarrassée de tous,
Et alors que le dernier à partir – le curé – un balot sur le dos
Lui glissait de travers un regard courroucé…

SCENE 22
La première nuit tomba sur le village esseulé
Grise comme un mauvais crachin d’automne
Inquiétante comme un silence de vallée perdue
La cloche qui commençait à frissonner d’effroi
Se remit alors à sonner le temps pour se rassurer
Et donner un semblant de vie à ce qui ressemblait à la mort
Suppliant que les quarts d’heure passent plus vite

SCENE 23
Au petit matin, toute endolorie de ses coups frappés trop fort
Elle entama une longue mélodie,
Triste, faible, abandonnée
Pleine de remords et de prières,
Martelant son désespoir

SCENE 24
Au large dans le ciel tout en haut, le Xantrope
Qui était le nom donné au vent de la région
Entendit cette douloureuse complainte
Et fut pris de grande compassion
Il décida de s’approcher et, attendri,
Commença à souffler autour d’elle.
Il la caressait, l’entourait, lui murmurant
« Moi je te comprends et je viens t’écouter ».

SCENE 25
Alors la cloche toute ragaillardie
Par cette subite bienveillance
Se mit résonner d’un chant nouveau
Déployant tout son corps pour donner de l’ampleur
A ces nouvelles douceurs qui venaient la bercer

SCENE 26
Dans la forêt, un canari qui s’épuisait en trilles
Lassée de ne pas attirer la moindre fiancée
Entendit à son tour la mélodie qui glissait entre les arbres
Et de quelques coups d’ailes, vint se poser sur le rebord du clocher.

SCENE 27
« Alors, toi aussi, tu a été sensible à ma solitude ? »
Lui murmura la cloche dans un souffle
Captivé par cette musique si nouvelle et sa douceur
Le canari s’enhardit à donner quelques coups de bec,
Comme picorant de baisers les rondeurs de la cloche

SCENE 28
Et qu’elle ne fut pas sa surprise de voir ses baisers
Se transformer en des notes cristallines comme du piano
Répondant aux violons du Xantrope
La cloche qui retrouvait la joie de vivre activa alors,
A son tour, son marteau pour donner du rythme à cette cantate
Et l’ensemble forma un concert qui s’éparpilla dans les airs…

SCENE 29
Cette musique courut jusqu’à l’arrière-garde des villageois
Qui fuyaient un peu penauds sur les routes blondissantes.
Tous, voulurent savoir d’où venait ce chant d’espoir si pur
Et décidèrent de faire marche-arrière sans savoir où cela les mènerait
« C’est un signe de Dieu ! » disait le Curé  » qu’il nous faut suivre »
L’instituteur, intrigué pour sa part, voulait en avoir le cœur net
Quant au Maire, il se demandait quel orchestre pouvait jouer comme cela ?
Tous étaient interrogateurs et perplexes…

SCENE 30
Comme ensorcelés ou électrisés
Ils se mirent en colonnes
Et marchèrent comme d’un seul homme,
Notre trio en tête vers le village

SCENE 31
La cloche qui avait depuis ravalé sa colère
Toute à sa joie de voir ses amis revenir
Redoubla d’effort avec ses deux nouveaux complices
Et entraîna le village dans une merveilleuse mélodie

FINALE
Et, comme par magie tout aux alentours du village
Chacun se mit à célébrer ce chant nouveau
Les citrons et les pamplemousses projetèrent des multitudes de pépins
Suant un sang jaune, ivre d’allégresse, inondant les rivières.

Les ananas s’ouvrirent de tout leur long au passage des revenants
Formant un cortège de soleil qui bordaient chaque allée.

Les genêts s’embrasèrent comme un incendie d’été
Et parfumèrent le ciel d’une liqueur rieuse.

Les bananiers laissèrent leurs fruits se dévêtir
Et dessiner au sol le plus beau des tapis d’apparat.

Les autres arbres de la forêt qui bordaient le village,
Palmiers, lataniers, takamakas et saules
Jaunirent avec un peu d’avance leurs feuilles
Pour dresser un rideau éclatant de safran
Aux multiples reflets ambres et caramels.

Les canaris, fiers de leur maestro de congénère,
Tressèrent dans le ciel de leurs ailes
Une couronne qui vient entourer le clocher
Pendant que les poussins nouveaux-nés
Encore tout abasourdis traçaient au sol
Dans des danses folles et saccadées
Comme des sillons irréguliers de soufre
Qui illuminaient la terre brunâtre de leur poulailler

Dans les jardins, les roses élues déployèrent leurs corolles
Pendant que les blés et les maïs cueillis par le Xantrope
Parsemaient les champs de grandes vagues mielleuses
Qui alertèrent des colonies entières d’abeilles pourtant fort affairées.

Alors, notre cloche éblouie de tant de bonheur
Oublia quelques instants sa cantate effrénée
Pour se tourner vers le soleil lui réclamant quelque attention
Et pour le remercier, refléta à l’attention de tous,
Et particulièrement de notre Instituteur au caractère ténébreux,
Quelques rayons de soleil d’un jaune éclatant
Comme un clin d’oeil aussi sonore qu’heureux !
lui signifiant non sans plaisir
que c’était, elle et elle seule,
qui décidait de la couleur de sa robe et de son chant !

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