La légende de Phylakopi

Il y a 5 000 ans…
J’étais une nymphe du Ciel
Je vivais au large de l’ile de Phylakopi
Dans l’archipel des Cyclades, bercé de l’eau des Dieux
Du matin au soir, j’effectuais des danses sacrées
Les nuages étaient pour moi mes tremplins
Je murmurais de douces mélodies
Que le zéphir portait aux rivages
C’était mon travail,
Il y a 5000 ans…

Avec ma tête
en forme de lyre,
J’ensorcelais tous ceux,
Pêcheurs, qui se risquaient à m’admirer.
A trop me désirer, certains oubliaient leur cap
Eperdus, ils disparaissaient ou s’évaporaient en nuées
D’autres se retiraient dans les hauteurs de l’ile
Isolés, au milieu du basalte et du schiste.
Avec pour seule compagnie
Des perdrix rouges…
Et des crocus,
Ils perdaient
Peu à peu
La tête

Une fois,
Alors que l’aurore, elle,
Balayait de ses reflets orangés
Les vastes étendues empierrées d’obsidienne
Un berger, triste et désemparé d’avoir perdu tous ses amis,
Dont même les os avaient fondu dans la lumière salée de la rocaille,
Tout intoxiqués qu’ils avaient été par leur Amour pour moi,
Ce berger eut comme une lueur dans son esprit
Il décida de me figer à jamais dans la pierre
C’était une idée pour se venger
Pour me réduire à néant
Une nuit éternelle
Une fois…

Seul,
Il prit un bloc;
C’était du marbre
Et, reproduisant le savoir-faire
Légendaire, hérité de ses ancêtres
Me dessina au couteau de belles formes
Avec deux seins aussi délicats que saillants
Et une paire de fesses arrondies comme le ciel de Midi
Et des pieds doux comme le miel et un menton de colline
Mais pour venger ses amis, il choisit de me priver
De bouche, d’oreilles et de mes deux yeux…
Pour que jamais je ne vois, ni n’entende
ceux qu’encore je pourrais séduire
Ni que je puisse leur chanter
La moindre mélopée…
A mon visage restait
Un long nez acéré
Un poignard,
Seul.

Cet homme
Qu’on appelait Spédidos,
Persuadé de m’avoir anéantie
Me posa au sommet d’une falaise
Face à l’immensité bleue et désertique
Pour que je subisse les assauts des embruns
Et la délicate torture du sel qui venait agoniser sur ma peau marbrée
Pour lui, comme un phare qui signale aux pêcheurs les cotes,
Je conjurai le sort et devait ramener à la raison tous ceux
Pêcheurs, qui auraient encore cherché mon ombre
Dans les nuages ou au dos d’un rayon solaire
Mon chant se fit alors silence et absence
Abandonnée, frappée dans ma chair
Objet inerte d’un seul,
Cet homme.

Des milliers d’années plus tard, alors que j’avais pendant tout ce temps
Ruminé ma souffrance, éprouvé ma peine, avalé mes larmes…
Vint sur l’île un homme; il avait un chapeau tout rond,
Des lunettes ovales et un pantalon court.
En m’époussetant d’un pinceau
Heureux et souriant
Il a dit
« Elle est la perfection !
Il ne lui manque que le sourire !
Ce regard ! Cette bouche impatiente !
On croirait vraiment qu’elle nous écoute !
Tout est visible à nos yeux…Même ses souffrances !
A cet instant-là, une larme de sable éclaira mon regard
Je me sentis revivre, comme si mon corps de marbre s’était affranchi

Mais très vite, en un éclair
Mon bonheur prit l’eau
Sans crier gare
Défigurée
Me voilà
Enfermée
dans une valise…
Qu’allais-je devenir ?
Moi, seule dans le noir
Moi qui avait tant respiré
Au grand large de tout l’infini
Pendant tous ces longs siècles;
Voilà que j’étouffai puis que je passai
De mains en mains, d’étagères en placards,
Sous d’étranges rayons, sur des tables glaciales,
Flashée, triturée, manipulée, violentée, commentée, consignée…
« Quelle merveille ! » s’époumonaient-ils, tous… « Un don de la Terre, son Chant »

Un soir enfin,
J’ai terminé mon long voyage
Dans une cage de verre au milieu d’un musée
Là, des journées entières, je me plie à l’admiration que je suscite, aux réactions
Subissant aussi les outrages de l’indifférence
Ou les moqueries ignorantes
Sans espoir…

Un jour, un enfant se mit à me dévisager
Avec intensité, comme s’il me connaissait
A mon tour, je le regardais déséspérement
Orientant toutes les pores de ma pierre à lui
Suppliant d’une main innocente, sa tendresse
Il me sourit alors puis tourna la tête brusquement…

La nuit, sous le reflet des lampes, je m’aperçus d’une trace étrange…
Accrochée à la paroi de verre comme un fantôme immobile,
Jouant des reflets et de l’ombre, un dessin improbable
Et virevoltant… Je n’en croyais pas mes yeux
Incroyable ! Et pourtant, il était là…
Il ?
Lui !
Son sourire !
Accroché à la paroi de verre.
Je le voyais très nettement. Il l’avait oublié là.
Comme allais-je lui rendre ? Reviendrait-il un jour ?
A un moment, j’eus la nette impression qu’il se rapprochait de moi

Le lendemain,
Alors que je brillais de mille lumières
Alors que j’attendais fièvreusement son retour
Que je m’efforçais de dévisager avec soin chaque visage
Les visiteurs se mirent à me regarder d’une manière différente
Chacun y allait de son commentaire, de son interrogation surprise,
« Mais qu’est-il arrivé à notre merveille de pierre, à notre gloire nationale ? »
Tous se posaient cette même question et moi je ne comprenais plus rien du tout !

“Comment a-t-il fait”, disait l’un…
« Et quel talent l’anime ! », disait l’autre…
« Et est-ce prémédité selon vous ? », s’exclamait un groupe…
Tous tombaient en extase et s’agenouillaient devant moi avec respect
« Quel est l’artiste qui a pu commettre un tel sacrilège et quand a-t-il pu le faire ? »
Le Conservateur dévisagea avec force sévérité
Les gardiens qui baissèrent la tête…
Un peu honteux ou dépités…

A cet instant
Je vis l’enfant !
Il était enfin revenu
Il s’approcha peu à peu
Au milieu de la foule qui se pressait
En passant, il orienta un miroir vers moi
Avec un air coquin et la mine débordante de joie,
Il me chanta : « Me voici revenu des temps lointains !  »
Je te donne mon sourire pour qu’il illumine ton visage à jamais
Tu as préservé du haut de ton trône marin bien des vies et des joies
Tous les miens m’ont confié la mission de te retrouver pour te rendre la vie
Te voilà désormais éternelle après ce difficile chemin de roses et de ronces

Et là
Surprise !
Insolent et brillant
Taillé et me dépassant
Enfin ! après toutes ces années de larmes,
Image vivante d’un talent hors du commun, sur le reflet
S’affichait, majestueux, tapissant mon visage comme la plus belle des réponses

Deux yeux
Deux oreilles
Une grande bouche
et
Un immense sourire !

Est-ce cela l’Eternité ?
Un sourire ?
Lui demandai-je…
Mais lui était déjà reparti…
Sans attendre il allait aux Temps Lointains
Sans laisser aucune trace, ou peut-être une lueur cristalline…
Un arc de lumière comme le signe qu’il n’y a jamais de FIN à un sourire !

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