Le Chevalier qui avait une Rose à l’oreille

C’était un chevalier.
Il était fort, vaillant, courageux.
Son œil brillait comme l’or.
Il avait combattu les grandes armées du Nord
Il avait défait les contrées barbares du Sud…
Mais…
il était un peu idiot
“Ce n’est pas sa faute !”, disaient les hommes du village

Il avait été maintes fois blessé,
La main brisée, le dos écrasé,
L’oreille déchirée, la gorge entaillée,
Le genou aplati, les pieds brulés,
Le poignet tordu, les reins défoncés
Mais…
Il s’était toujours relevé.
“Il est immortel !”, chuchotaient les femmes du village

Il revenait toujours avec une Rose à l’oreille
Un sourire béat accroché au menton
Une perruche bleue, blottie dans sa tignasse
Le goût de la victoire parfumait sa bouche
Et son allure respirait à tous vents la Force
Mais…
il avait l’air un peu niais
“C’est un oubli du bon Dieu !”, chantaient les enfants du village

Par exemple…
Alors qu’il revenait au château, après une campagne harassante
Que le sang ourlait encore ses blessures profondes
Que toute la foule se réjouissait de le voir en vie
Les femmes lui chuchotaient :
– Preux chevalier, quand vas-tu donc déclarer ta flamme à l’élue de ton cœur ?
– Mais je risque de la brûler ! répétait-il avec un air consterné…

Par exemple,
Alors qu’on donnaît un souper en son honneur
Sous les voûtes millénaires qui sentaient bon la pierre d’Orient
Pour célébrer son courage et ses innombrables victoires
Les hommes lui disaient :
– Preux chevalier, il faudra bien que tu donnes une descendance à ta
vaillante lignée
– Mais je risque de tomber ! affirmait-il avec un air effrayé…

Par exemple,
Alors qu’on organisait une grande cérémonie
Sur la place du village toute illuminée de mille bougies,
Pour lui remettre une nouvelle décoration, signe de sa gloire
Les enfants lui chantaient :
– Preux chevalier, tu vas t’agenouiller devant notre Dieu, il te bénira avec l’eau bénite du Fleuve
– Mais je risque de prendre froid ! lançait-il avec un air apeuré…

Pourtant,
Un matin, sous un voile de rosée, parut un visage
Une apparition aux contours aussi fragiles qu’un nuage
Une merveille qui ruisselait l’aurore au gué du ruisseau
Il crut voir un fantôme et recula en courant…
Il rentra dans sa maison tout essoufflé, les yeux exorbités.
– J’ai eu bien peur ! grelottait-il en son for intérieur

Pourtant,
Un soir de grande fatigue après une journée à guerroyer
Que ses cicatrices séchaient sous les langues de feu de l’âtre
Que ses sens s’apaisaient à la bonne odeur des cendres d’olivier
Sa porte vibra, dans le grand silence, de plusieurs craquements
Il se figea, empêtré dans sa chaise, bouche murée.
– Que cette muraille de bois me garde ! tremblait-il de tous ses membres

Pourtant,
Une nuit, étendu sur sa couche, tout endormi
Alors qu’il ronflait les poings fermés au rythme du vent
Il fut réveillé par un doux murmure, une mélodie d’étoiles.
Il se raidit d’abord, puis se recroquevilla bien vite…
Passant sa tête sous son drap, ajustant son oreiller
– La, je suis bien protégé ! frissonnait-il dans son coeur

Dès ce moment,
Troublé, il décida de consulter en secret le Maitre du Pays.
C’était un homme bon, mûri par les souffrances et les défaites.
Il envoya sa perruche fidèle qui l’accompagnait toujours au combat.
Il accrocha un billet à sa patte et lui souffla dans ses yeux espiègles.
– Vole, ma fidèle compagne, toi qui ne m’a jamais trahie, vole !
Jusqu’à notre bon maître et pose-toi dans sa main chaude…

Dès ce moment,
Attendant le retour de son messager, il resta prostré dans sa maison,
Déclinant toutes les invitations et tous les honneurs qui lui étaient dus.
Tous les siens s’inquiétaient de cette absence et craignaient pour leur liberté
Certains venaient chanter et jouer les plus douces mélodies dans son jardin.
– Quel mal peut-il bien ronger notre pieux Chevalier, quelle douleur l’étreint-il ?
Ramènera-t-il encore du combat la Rose que nous bénissions de nos sourires ?

Dès ce moment,
Un grand silence s’empara du pays et enveloppa de noir tous ses habitants.
Chacun cherchait dans son désespoir à comprendre, en prières ou en invocations.
Tous cherchaient à interroger le maître du Pays pour avoir un peu de lumière
Ils voulaient savoir qui était responsable de cette situation, qui l’avait blessé ?
– Nous ne le lui avons jamais manqué de respect, ni d’amour, ni de tendresse !
Quel sera notre avenir sans lui ? L’oppression, l’esclavage et la honte ?…

Quand,
Il se morfondait lui-même de rester sans réponse du Maître du Pays
Pas un signe, pas une lueur, ni même un zeste de vent pour le réconforter
Il supplia à nouveau dans ses songes de toutes ses forces éteintes.
Il voulait savoir quelle était la nature de cette angoisse qui l’étreignait.
– Dis-moi, ô mon bon Maître, ai-je oublié de t’obéir une seule fois, une seule ?
Aurais-je été indigne de ta confiance pour que tu me jettes un sort funeste

Quand,
Il s’épuisait à crier ainsi pour quelques pierres et planches de bois solitaires
allant même jusqu’à se repentir d’avoir tant combattu jusqu’à l’aveuglement.
Ses yeux soudain s’étourdirent d’une lumière de cristal blanche comme le sel…
Le visage comme un nuage de rosée s’était posé sur le rebord de son oreille.
– Je suis ta Réponse, celle qui se joue de ta Force et glisse sur tes muscles
Celle qui transformera ton Angoisse en source d’eau vive et écarlate ?

Quand,
Il posa sa main sous son oreille, elle glissa comme un murmure jusqu’à terre
Puis se releva, inondant de ses joues vallonnées, le front tendu du chevalier ;
Lui était campé comme un vieux chêne, mal assuré comme s’il voulait s’excuser.
Là sa perruche survint du dehors et se lova, tendre, au creux de son cou.
– C’est elle, chantait l’oiseau, c’est elle que le Maître t’envoie, une certitude pour toi
Alors, sauras-tu prendre les ailes de son cœur et l’emmener au lointain ?

Dans son cœur,
Il ressentit un vigoureux tressaillement, une bourrasque qui dressait ses yeux.
Elle disait : je suis celle que tu crains parce que tu ne me combattras jamais.
Avec moi, tu devras oublier ton courage et ta force pour tout me donner d’une main
Tu trébucheras, tu hésiteras, tu reculeras, tu te plieras comme un torchon.
– Viens avec moi et voyageons solitaires avec pour seul repère notre lumière
Viens encore me dire l’effroi qui t’a saisi, celui du premier doute où tout s’efface…

Dans son coeur,
Il ressentit une envie folle, elle le dévastait et réduisait ses jambes à des pétales.
Elle disait : au loin, par delà les grandes armées du Nord et les barbares du Sud
Plus brûlantes que toutes tes souffrances, plus vives que toutes tes cicatrices
Plus inquiétantes que toutes les ombres de la nuit et toutes les rumeurs du Vent…
– Laisse parler ton sourire, laisse éclore la Rose qui enlumine ton oreille.
Fais de ta bouche entaillée, le porte-voix des premières lueurs bleutées de l’Aube !

Dans son coeur
Il vit très clair ; soudain comme la neige efface d’un voile toute une prairie
Une cavalcade inconnue, douce et toute en silence, s’empara de tout son être.
Un chant d’une puissance titanesque, creusant chacune des pores de sa peau.
Il la contemplait ; elle l’entraîna au dehors dans un tourbillon de soleil.
– Je ne suis qu’un chevalier qui a une rose à l’oreille, timide et maladroit
Mais aujourd’hui, ce que je viens de comprendre ne peut se dire… Alors…

Alors, accepte mon invitation,
Celle de mon cœur,
Donne-moi ta main
Et il approcha sa bouche de la sienne
Et il lui murmura
D’un coin de sourire
“Partons vite à la chasse aux coccinelles !”

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