Comme si rien était.

Un balcon offert au grand incident des étoiles… Le temps de l’arrêt. Dans les lessives sirotantes d’un couchant polygame. Une ombre chantée à mes côtés. Le murmure du moment qui vient. Un revers de vent… Mais de ce souffle parfumé aux lueurs poivrées. Celles d’un cèdre aux allures martiales. Voilà la grâce de mon absence. La compagne de mon itinérance. Le chœur d’une première mélancolie.
Puis reprendre mes pas pouilleux. Comme si rien était. Un peu fatigué, tordu… écorché aussi par ces pierriers millénaires qui s’époumonent au caravansérail des couleurs.
Marcher le cœur baissé est une offrande à la solitude. L’œil engourdi dans le calice de mes souvenirs, reposoir du fiel de mes envies… « L’Autre ne viendra pas ce soir… Nul ne croisera ta route. »  Telle est en substance la complainte glissée à l’épaule par ce Tabac d’Espagne qui, de ses ailes d’or, repart bien vite à sa patrouille sentimentale.
Alors, dans ce vide ritualisé, soudain une question : quel  reflet vais-je bien pouvoir donner au ciel ?…

« – Vous êtes un indic ?… »

– Bonjour-bonjour, vous êtes perdu ?…
Le jeune homme en survêtement sur son scooter vient de croiser ma route.
– Non, ça va ! Merci…
Je souris surjoué….

Et je poursuis mon chemin à travers ce qu’on a coutume d’appeler une “cité sensible“, paradoxalement déconseillée aux âmes sensibles… C’est un dimanche, tout est désert et figé, dans un silence querelleur.
Un peu plus tard, il revient vers moi, se rapproche… M’aborde à nouveau l’air plus agressif en me suivant sur son engin pétaradant…
– Vous êtes de la BAC ? De la BRB ? Un indic ?… Vous faites des repérages ? me lance-t-il à la cadence d’un pistolet mitrailleur.
– Moi ?… Mais non, je suis un marcheur !…

Et tout à ma bienveillance compassionnelle, je m’efforce de conserver une posture décontractée avec un sourire un peu figé…
– Vous marchez ? Vous vous foutez de ma gueule ! Il n’y a rien à marcher ici ! (je retiens alors cette dernière expression que je trouve à cet instant digne de tous les spleens baudelairiens).
– Mais si regardez !

Et je lui montre avec le soupçon de naïveté qui devrait, selon moi, le détendre, la marque bicolore d’un sentier GR fièrement collée sur un réverbère décérébré juste devant moi (et qui tombe à pic en pareille occasion…)
Il me regarde alors totalement incrédule. Enlève son casque, se gratte la tête puis fait mine de repartir, tout à son mépris.
Alors, j’insiste.
– Attendez ! Je vous montre…

Et je me débarrasse de mon sac que je pose à terre et dont j’extrais une carte IGN. Je la déplie devant lui. Lui qui continue à me toiser de son air musclé et, soyons honnêtes, pas très avenant. Mais je commence quand même à percevoir un soupçon de curiosité amusée.
– Vous voyez, je viens de là et me dirige vers la gare de XXX. Je suis ce tracé rouge et je joins le geste à la parole.
Il s’immobilise, pensif, me demande presque poliment la carte et se met à la regarder attentivement. Se gratte à nouveau la tête, dévisage le réverbère puis crache d’un claquement sec.
– Putain ! Ca alors… Il y a un chemin ici ?! Je n’en reviens pas (Cette phrase résonne en moi avec toute l’amplitude “métaphysique“ qu’elle mérite : un chemin improbable dont on ne revient pas…). J’en avais jamais vu passer par là. Ici, c’est nous ou les keufs… Pas les autres !
– Eh oui, il y a un chemin !… Mais maintenant si cela vous dérange, je veux bien passer par ailleurs…
– Mais non ! Je t’ai vraiment pris pour un flic déguisé (et son tutoiement soudain me donne l’impression d’être intronisé d’un simple effet de langage dans sa confrérie). Putain, c’est une tuerie ça… Va continue ! Je vais prévenir les autres qu’ils te foutent la paix…

Et pendant que je m’éloigne, je le vois saisir, goguenard, son téléphone…
Je souris…

Et quelques minutes après, il me retrouve, toujours sur son « cheval », à l’assaut d’un escalier qui permet d’accéder à un niveau supérieur de la cité. Il me tend, goguenard, son bras droit.
Je crois qu’il veut me saluer.
En fait, il tient dans sa main un joint de bonne facture qu’il me présente à la fois avec l’air de me dire que c’est autant un trophée qu’un cadeau…
– Tiens, prends-le ! Ca ne peut pas te faire de mal…
Et je souris encore…

Ce soir-là, j’ai posé un genou à terre…

C’était un matin de marche…
J’avais bien pris soin de ce petit pin solitaire, s’extirpant courageusement d’une fange herbeuse. A l’assaut d’un ciel encore bien trop haut. Je lui avais construit d’une écorce brunie par les âges un coupe-vent pour le protéger puis une rigole tout autour afin qu’il soit mieux irrigué. Je lui avais parlé en même temps. Quelques légendes de corsaires et des ritournelles de taffetas jauni.
J’avais arraché les « mauvaises » herbes tout autour, remué la terre pour qu’elle respire. Je lui avais fait un nid douillet. Je l’avais aussi délicatement débarrassé de ses aiguilles mortes… Juste pour pas qu’elles ne lui pèsent inutilement. Après, je l’avais caressé de quelques doigts d’enfant égratigné. Et alors, je l’avais contemplé… Il avait l’air heureux comme ça… Tout fragile mais déjà un poil présomptueux à se mesurer à la sauvagerie de la garrigue… Sans dire merci.
Il était midi.
Il fallait maintenant que je m’occupe de cette mésange bleue, fidèle depuis des heures. Avec sa blessure façon cloche-pied. Je l’avais bien écoutée. Et aussi consolée. Je lui avais bricolé une sorte de mangeoire. J’y avais mis tout mon stock de graines de tournesol. Elle voletait bienheureuse. Et puis, elle m’avait quitté.
Alors, j’avais avisé un rocher. Massif… Comme une figure stellaire de Commandeur. Je l’avais trouvé un peu sale… J’avais entrepris de le nettoyer méthodiquement pour lui faire une belle place au soleil. Il n’y trouva rien à y redire. Il demeura de marbre.
C’était déjà après midi.
Alors, je me préoccupai de tous ces parfums comme des non-dits qui circulent et nous déplacent. J’avais essayé maladroitement de les mettre dans des tubes à essais pour pouvoir les respirer le prochain soir venu, au bord du lit… Une idée saugrenue…
Et puis, la pluie… Je me suis dit : c’est une amie. On va cheminer elle et moi et on n’aura pas peur. Elle va me voiler les couleurs du soir mais pas grave, ça va aller… Alors, ma route croisa celle d’un confrère égaré… Il m’assomma de foutaises puis me supplia de le ramener sur le bon chemin. Je le fis. Il me salua vaguement.
Un peu plus tard, un méchant éclair d’éther me zébra de haut en bas… Un mauvais vertige.
Alors, ce soir-là, oui, j’ai posé pour la première fois un genou à terre…

Ah mon séant !

Une petite histoire dans le coin de mon sourire… Que seules les marionnettes  féériques de la Nature savent nous offrir quand, délaissées une sombre après-midi d’hiver, elles décident de prendre un peu de bon temps et s’amuser d’un marcheur solitaire, un poil (mais juste un poil !) téméraire…
J’arrivai au seuil d’une curiosité géologique à flancs de colline : trois bons gros ruisseaux qui se rapprochent, font vaguement connaissance, échangent quelques murmures… mais sans trop de manières ni familiarités excessives, chacun restant à sa place et reprenant bien vite son cours…
Pour passer ces courants, trois ponts de pierre probablement construits par quelques cadiers aux XIXe siècle pour assurer la continuité du chemin et faciliter la descente de leur précieuse huile dans la vallée.
Dès le premier de ces ponts, je constatai qu’il était entièrement recouvert d’une fine plaque de gel uniformément répartie de telle sorte qu’il ne restait aucune prise ferme pour mes pieds. Peu confiant envers la solidité du parapet qui montrait de nombreux signes de fatigue et paresseux à franchir plus haut ou plus bas le cours d’eau bouillonnant pieds nus, je décidai de m’engager, séance tenante…
Sans aucun appui, il ne me restait qu’à m’en remettre à mon sens de l’équilibre et à jouer de mes bras pour assurer tel un funambule un semblant de stabilité… Mal m’en prit évidemment…
Arrivé à mi-parcours, ma jambe droite s’envola droit vers le ciel et me projeta sans hésitation en arrière pour me laisser choir en toute innocence bien à plat sur mon séant…
Comme un authentique bambin surpris de son audace, hésitant sur la mine à tenir face à une telle infamie…
Et pendant qu’une délicate – mais persistante ! –  sensation marmoréenne m’envahissait l’arrière-train, la glace se fendit d’une myriade de bribes zébrées au son d’une délicieuse mélodie craquelante… Une célébration toute musicale – presqu’un hommage ? – qui me laissa tout sourire, moi et mon derrière, tout benêts de leur maladresse…
Et c’est à ce moment précis qu’un loir en panique, tout occupé à fuir son poste d’hibernation, délogé par les “taïaut-taïaut !“ des chasseurs de sangliers postés en contre-haut, s’immobilisa net à mi-chemin du parapet et me contempla, le fragment du seconde, avec ses deux yeux qui respiraient la perplexité amusée.
“- Je t’ai vu !“, sembla-t-il me dire avant de reprendre sa folle course en avant…

J’ai marché à la Lune

A l’Ancolie Bleue

J’ai une inclinaison particulière pour les Hautes Routes (Höhenweg), ces sentiers d’altitude qui suivent le versant orographique d’une vallée et s’amusent à caresser toutes les querelles du relief, de ressauts discrets en vires faciles, de gués puérils en dièdres amusés, de courbes élastifiées en lacets chaussés… Toujours plus ou moins à mi-hauteur, à l’abri des lignes de crêtes mais à bonne distance des thalwegs, ils forment une alternative nonchalante aux trop pleins des sommets et à la vacuité des plaines.
A l’ubac ou à l’adret, ils sont les sillons de l’errance par excellence et modèlent sans gêne la marche de leur lacune polie pour offrir à celui qui les emprunte une savante monotonie.
Je m’oublie vite sur ces Hautes Routes qui flattent mon instinct d’absence mais sans jamais me perdre. Etrange, cette lueur d’adhésion qui flotte autour de moi quand je m’y abandonne et me “déplace“ au fil du trimard, tracé depuis le large des siècles par des cohortes de farouches bandiers, épris des brumes venteuses qui cachaient leur fuite…
Oui, les Hautes-Routes sont bringuebaleuses et à ce titre, les contemptrices de nos repères et autres certitudes. Elles nous entrainent sans ostentation là où la marche se fait à la marge…
Et c’est bien ici que résident leurs premières vertus ; car, ma foi, ce sont bien les marges – ces linea incognita – qui nous révèlent les à-côté de nos existences et me réconcilient avec mes inconstances dogmatiques et mes inconsistances à la marche du monde.
Combien de fois mon manque de précision dans le geste ou de rigueur dans le verbe, mes imprécisions “éthiques“, mes à-peu-près douteux, que corrige ou persifle avec tendresse mon entourage, me laissent un peu songeur ou désemparé (c’est selon !) au point de me sentir étranger à ma propre conscience.
J’en veux pour preuve cette toute petite histoire…
Elle clôtura en toute allégresse une journée passée sur de Hautes Routes helvétiques. J’avais bien étudié ce tracé estival et comptais sur un téléphérique pour me ramener à l’heure du crépuscule dans la vallée. J’avais jeté un œil aux horaires et “ça devait coller“…
Mais quel ne fut pas mon désappointement quand je constatai, après 8 bonnes heures à cheminer, que le jour choisi par mes soins était pile celui dédié à la maintenance (tel que pourtant stipulé en minuscule dans un astérisque du dépliant – mal – consulté la veille…) et qu’il allait donc me falloir encore 3 bonnes heures de marche pour redescendre dans la vallée…
J’étais donc là, seul, planté comme un idiot devant la gare esseulée, essoufflé par mon manque de sérieux et de “professionnalisme“. Un peu penaud aussi… Je tournai en rond, incapable de me décider à la descente ou au dépit… quand sortit d’une casemate attenante un jeune homme en tenue de maçon, portant un seau d’une main et une truelle de l’autre. Il s’arrêta dans ce grand désert, me contempla en souriant, me montra d’un geste de la main un petit monticule de parpaings de béton placé devant l’accès à la benne et me dit :
– “Vous m’aidez à les charger et je vous descends… D’accord ?“…
Oui, ce jour-là, j’ai marché à la Lune…

La marche, premier signal insurrectionnel

Comme le reconnaissent de nombreux linguistes ou anthropologues, – au premier rang desquels André Leroi-Gourhan -, l’homme a d’abord marché avant de parler. Et dès sa naissance, tous ses efforts biogéniques vont s’orienter vers la station debout, prélude au mouvement et à la mise en avant.
Ainsi la marche à pieds (la bipédie) est-elle le premier langage universel de notre humanité.
Si je te vois marcher toi, là-bas, au cœur de la steppe, dans les premiers berceaux de notre Terre, c’est que tu es un homme… “Tu me parles“.
Avant la Parole, avant le Verbe, avant le Nom, la marche est un premier pas en direction de l’Autre… Sa reconnaissance. Cette vertu originelle de la marche est pour moi le fondement de la Politique. Car au-delà de la solitude initiale et unitaire du marcheur, la marche en appelle au rassemblement, prophétique ou désordonné, silencieux ou bavard mais au final, résistant.
En marchant, je refuse de me coucher sous le poids et le Toit du monde, je me rebelle, je donne à mes pieds le choix des armes. La marche pourrait bien être alors le premier signal insurrectionnel de notre Humanité. Après tout, les révolutions ne commencent-elles pas par des hommes qui se mettent à marcher à peu près dans la même direction ? (pour, il est vrai, souvent revenir au même point comme une révolution au sens géométrique du terme).
Ce qui est drôle, c’est que ces courtes réflexions me sont venues alors que la nuit était tombée un peu trop vite sur mon GR provençal et qu’en essayant de me repérer aux lumières des villages lointaines, je me remémorais cette courte phrase de Spinoza (Traité de l’Autorité Politique). Après avoir rappelé que les théologiens expliquaient le Péché Originel par une duperie du Diable, le philosophe se demandait en effet lui-même et non sans humour : “Mais qui donc alors aurait dupé le Diable pour commencer ?“…
Mais ça, c’est juste une question pour “nous faire marcher“ !! A coup sûr !

Le sens de la marche

Bien de nos randonnées contemporaines correspondent à des boucles qui nous ramènent à nos points de départ ou à des trajets précis qui itinèrent dans un environnement donné sans autre finalité que celle de nous faire marcher et parfois émerveiller devant le spectacle offert.
Pourtant, on peut donner un autre sens à une marche.
J’ai éprouvé cette expérience récemment. Pour envoyer la lettre que je venais d’écrire et qui témoignait de ma joie sincère, ressentie à l’occasion de la naissance de la fille d’un proche, j’avais le choix : la Poste, l’email ou tout autre avatar issu de nos réseaux en ligne. Bref, toute une série d’artifices qui me permettait de me “débarrasser“ de cette joie en la confiant à l’aveugle.
J’ai eu une autre envie.
Celle de prolonger cette joie, de l’amplifier, de lui donner encore plus de valeur et de force, en portant moi-même sur près de 30 kilomètres cette lettre à travers les routes et les sentiers, les villes, la campagne, les forêts et les massifs. Ainsi (pendant que dansait à mes oreilles et à contre-emploi le standard Hugolien “Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.“) ai-je préparé mon sac à dos comme d’habitude ; mais je lui ai ajouté cet objet devenu, par la magie d’un désir, extraordinaire : une lettre cachetée dans son enveloppe avec l’adresse précise (au cas où je perdrais ce sac et pour permettre à celui qui le retrouverait d’en extraire la missive et de la remettre en route). Une lettre devenue ainsi un Trésor par la force de mes mains puis bientôt de mes pieds. En marche, dès le crépuscule de cette nuit d’hiver, je m’hydratai tout au long du parcours rugueux et venté de cette présence qui depuis mon dos me “parlait“, m’encourageait, me racontait des souvenirs de ce “frère“ devenu père. C’était comme si cette lettre pourtant toute simple, tapie bien au chaud au fond de sa poche s’allongeait, s’épaississait, se nourrissait du dialogue avec le temps que je lui offrais. Une lettre devenue « sœur » d’un jour, confidente de mes pas, heureuse de découvrir par l’entremise de ma bouche bavarde tous les paysages traversés, généreuse à me donner tout ce que j’aurais encore voulu coucher sur son papier.
Quand j’arrivai à destination au milieu de l’après-midi, un peu fourbu mais si riche de ces émotions, je fus pris de timidité et n’osai pas sonner. Je déposai tout en délicatesse mon trésor dans la boite aux lettres et sans plus attendre pris la direction de la gare la plus proche pour me rentrer.
Ma mission était accomplie, j’avais mis un peu de moi pour parrainer à ma façon cette naissance et célébrer une amitié fidèle.
De ma marche était né le sens.
Et le ressentir me comblait…