Le champ du départ

La marche est farceuse… Toujours attentive à nous écarter du droit chemin. C’est en cela qu’elle est Rencontre. Authentique et profondément libertaire.

Certes, je ne suis pas un géographe expérimenté, pourtant je sais lire une carte IGN ! Mais combien de fois ai-je raté l’embranchement, mal bifurqué à une fourche, sous-estimé ma courbe d’altitude, rebroussé chemin croyant avancer…

Certes, j’ai appris à fréquenter les chiens errants – la plupart du temps en manque de tendresse – à m’accommoder du sanglier mal embouché qui me barre la sente de son œil torve ou à me faire discret face à la couleuvre de Montpellier qui singe le boa avec ses sifflements survitaminés d’asthmatique… Pourtant, combien de fois ai-je obliqué ou devié ma route plus par respect des convenances naturelles (après tout “ils“ sont chez eux…) que par peur…

Certes, j’ai un peu l’habitude de marcher et sans atteindre le niveau d’un Stevenson camisard, je ne renâcle pas à l’effort ni me décourage d’un dénivelé positif sérieux… Et quand même… Combien de fois ai-je renoncé, épuisé, consacrant le demi-tour au rang d’une retraite peu glorieuse, à la fois contrarié et désespéré sur l’instant… jurant à tous les Dieux et à tous les Olympes que je reviendrai…

Mais à tous ces instants et aux autres où j’ai “faibli“, où je me suis écarté de la route, où j’ai reculé, je rends grâce…
Oui, marcher c’est bien souvent renoncer au droit chemin pour s’ouvrir à une nouvelle éthique… Epurée, débarrassée de tout objectif, qui nie la destination pour refonder une saveur originelle : celle du départ, la première des ouvertures.
Où allons-nous ? D’où venons-nous ? Pourquoi existons-nous ? Peu importe ! Puisque nous sommes déjà partis… prêts pour la grande farce du monde, le burlesque de notre existence terrestre ! (et que ce bon vieux Spinoza me pardonne !)

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A hauteur d’Homme

Un phénomène m’a toujours étonné quand je marche… Plus on prend de l’altitude, plus les marcheurs se parlent. Du simple « bonjour ! » discret et isolé dès les 300-400 m d’altitude, on en vient à raconter sa vie aux alentours de 3 000 m… Comme si la hauteur nous ramenait au juste milieu de l’humanité. Frappant aussi de voir à quel point l’altitude nous « désagressivise » et nous attendrit. Je me souviens de plusieurs randonnées ou après des heures de solitude forcenée, je me “désaltérais“ auprès d’un piéton croisé sur des cimes, s’inquiétant de mon itinéraire, de ma forme et me donnant quelques sourires sans oublier les inévitables prévisions météo….

L’avenir se dessine d’abord avec ses pieds

La marche est aussi une Sœur d’éducation pour toute notre vie.
Car elle nous apprend à nous rendre, à nous accepter faible, impuissant… simple marcheur. Elle nous l’apprend sans violence mais avec persistance. Quelle leçon ai-je pris un bel après-midi de juillet alors que je visais un 3 300 m dans les Alpes suisses et par là-même mon record de dénivelé positif ! Après 3 h 30 de montée soutenue, le dernier sentier – sportif avec vires, ressauts et à pics très vertigineux – fut mon calvaire, heureusement inachevé. Alors que je dépassai les 3 000 sous un soleil de toute raideur, je commence à ressentir des vertiges. Ayant déjà connu ces symptômes en altitude, je cherche d’abord à me rassurer et à oublier mes jambes qui tremblent. A ces instants pourtant, je refuse de rendre les armes et choisis des pauses très fréquentes sans m’asseoir. Puis alors que la sente devient aussi étroite que le vide autour de moi, envahissant, je suis pris de panique… Et si jamais je m’évanouissais ? Alors, je chuterais sans nul doute 800 mètres plus bas. L’angoisse m’étreint et les nausées s’invitent. J’essaye encore, devine le sommet qui me tend ses épines de roche à une dizaine de minutes, devine quelques larmes et soudain, je me rends… Je m’allonge en sécurité. J’ai l’après-midi pour redescendre… et repenser à ce fameux Sisyphe qu’il faudrait imaginer heureux.
Et que dire de cette longue ascension qui devait me mener à la frontière helvético-italienne à 2 950 m ! Mûrement préparée, « travaillée » même, cette randonnée devait me donner à voir un des plus sommets d’Europe, le Mont Rose… Après 6 heures d’efforts soutenus et alors que je traversais le dernier et long névé, une immense nuage, épais comme une mousse au chocolat, vint couronner mon moral d’un voile de découragement et repousser à d’autres calendes le spectacle de mon projet… Et pourtant ! Quelle surprise de voir à hauteur de ce sommet désolé, venté et glacé, émerger du brouillard une forme inquiétante dont je distinguais en premier lieu les contours d’une arme type mitraillette… Un douanier italien en fait ! Qui me demanda de son plus beau langage administratif mon passeport… J’étais sur un chemin de contrebande m’apprit-il tout en m’invitant – probablement attendri par ma mine déconfite et rassuré par la régularité de ma situation – à partager un inoubliable expresso dans sa cabane chauffée. A défaut de voir le Mont Rose, je pus lire ce jour-là dans le marc de café que l’avenir se dessinait d’abord avec ses pieds…