La Madeleine de mes pieds

Ce matin-là, j’étais parti le cœur en bandoulière, léger, arrosé de frivolité, insouciant. Le regard tout en candeur. Prêt à m’illuminer du premier Brocatelle d’Or qui me tendrait ses ailes ou d’un accenteur esseulé qui taillerait un bout de chemin avec moi. L’air solitaire était clair… d’une lente lumière de mer qui s’étourdissait à travers les vagues mordorées de genévriers, les buissons bleu-rosés des romarins et les bosquets de ciste pourpre. Mon pas s’était réglé au rythme d’une sente, timide, mais opiniâtre à contourner comme ses frères d’eau, tous les obstacles. Je venais de “passer un savon“ à une couleuvre à échelons qui n’avait rien trouvé de mieux à faire que de s’allonger en travers du chemin en contrebas d’un ressaut rocheux de sorte que le premier promeneur risquait de l’écraser sans s’en apercevoir. Sa nonchalance – moqueuse ? – à écouter mes conseils et à gagner un abri plus sûr m’avait porté au sourire.
J’étais bien… Une affaire d’harmonie. Ouvert à tous les parfums, réticent à la moindre pensée, désoeuvré à l’envie.
Le silence comme seule certitude.
C’est pourtant de mes pieds que vint la première inspiration…
Comme par une de ces étranges correspondances qui règle le pas de la Nature et alors que j’abordai dans cet état d’absence une dalle de roche, lézardée de fissures, j’entendis soudain, venue de ma voûte plantaire, un douloureux souvenir remontant à plus d’une décade et dont j’étais à mille lieux ce matin-là. Je me rappelai alors que la texture que touchaient mes pieds et qui remontait à travers leurs “oreilles“ me ramenait à celle de la Blutstrasse, cette “route du sang“ qui depuis Weimar (Allemagne) conduit à la colline de l’Ettersberg, défigurée à jamais par les vestiges du camp de concentration de Buchenwald.
A l’époque, à la suite d’un pèlerinage laïc que je m’étais imposé, j’avais cheminé, concentré dans mon effroi, sur cette ancienne route forestière, bétonnée et essorée en 1939 par des milliers de prisonniers-déportés (dont beaucoup tombèrent sous la brutalité de leurs gardiens à même la route, les outils à la main).
Passé le moment de vertige qui me saisit et annihila d’un éclair toute la sérénité légère, ma compagne depuis le matin, je me surpris à m’entendre marcher enfin.
Comme si le temps de la marche et la marche du temps avaient fusionné de cette terre en sueur.
De la douceur à la douleur. Les pieds sur terre…

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