« – Vous êtes un indic ?… »

– Bonjour-bonjour, vous êtes perdu ?…
Le jeune homme en survêtement sur son scooter vient de croiser ma route.
– Non, ça va ! Merci…
Je souris surjoué….

Et je poursuis mon chemin à travers ce qu’on a coutume d’appeler une “cité sensible“, paradoxalement déconseillée aux âmes sensibles… C’est un dimanche, tout est désert et figé, dans un silence querelleur.
Un peu plus tard, il revient vers moi, se rapproche… M’aborde à nouveau l’air plus agressif en me suivant sur son engin pétaradant…
– Vous êtes de la BAC ? De la BRB ? Un indic ?… Vous faites des repérages ? me lance-t-il à la cadence d’un pistolet mitrailleur.
– Moi ?… Mais non, je suis un marcheur !…

Et tout à ma bienveillance compassionnelle, je m’efforce de conserver une posture décontractée avec un sourire un peu figé…
– Vous marchez ? Vous vous foutez de ma gueule ! Il n’y a rien à marcher ici ! (je retiens alors cette dernière expression que je trouve à cet instant digne de tous les spleens baudelairiens).
– Mais si regardez !

Et je lui montre avec le soupçon de naïveté qui devrait, selon moi, le détendre, la marque bicolore d’un sentier GR fièrement collée sur un réverbère décérébré juste devant moi (et qui tombe à pic en pareille occasion…)
Il me regarde alors totalement incrédule. Enlève son casque, se gratte la tête puis fait mine de repartir, tout à son mépris.
Alors, j’insiste.
– Attendez ! Je vous montre…

Et je me débarrasse de mon sac que je pose à terre et dont j’extrais une carte IGN. Je la déplie devant lui. Lui qui continue à me toiser de son air musclé et, soyons honnêtes, pas très avenant. Mais je commence quand même à percevoir un soupçon de curiosité amusée.
– Vous voyez, je viens de là et me dirige vers la gare de XXX. Je suis ce tracé rouge et je joins le geste à la parole.
Il s’immobilise, pensif, me demande presque poliment la carte et se met à la regarder attentivement. Se gratte à nouveau la tête, dévisage le réverbère puis crache d’un claquement sec.
– Putain ! Ca alors… Il y a un chemin ici ?! Je n’en reviens pas (Cette phrase résonne en moi avec toute l’amplitude “métaphysique“ qu’elle mérite : un chemin improbable dont on ne revient pas…). J’en avais jamais vu passer par là. Ici, c’est nous ou les keufs… Pas les autres !
– Eh oui, il y a un chemin !… Mais maintenant si cela vous dérange, je veux bien passer par ailleurs…
– Mais non ! Je t’ai vraiment pris pour un flic déguisé (et son tutoiement soudain me donne l’impression d’être intronisé d’un simple effet de langage dans sa confrérie). Putain, c’est une tuerie ça… Va continue ! Je vais prévenir les autres qu’ils te foutent la paix…

Et pendant que je m’éloigne, je le vois saisir, goguenard, son téléphone…
Je souris…

Et quelques minutes après, il me retrouve, toujours sur son « cheval », à l’assaut d’un escalier qui permet d’accéder à un niveau supérieur de la cité. Il me tend, goguenard, son bras droit.
Je crois qu’il veut me saluer.
En fait, il tient dans sa main un joint de bonne facture qu’il me présente à la fois avec l’air de me dire que c’est autant un trophée qu’un cadeau…
– Tiens, prends-le ! Ca ne peut pas te faire de mal…
Et je souris encore…