Ce soir-là, j’ai posé un genou à terre…

C’était un matin de marche…
J’avais bien pris soin de ce petit pin solitaire, s’extirpant courageusement d’une fange herbeuse. A l’assaut d’un ciel encore bien trop haut. Je lui avais construit d’une écorce brunie par les âges un coupe-vent pour le protéger puis une rigole tout autour afin qu’il soit mieux irrigué. Je lui avais parlé en même temps. Quelques légendes de corsaires et des ritournelles de taffetas jauni.
J’avais arraché les « mauvaises » herbes tout autour, remué la terre pour qu’elle respire. Je lui avais fait un nid douillet. Je l’avais aussi délicatement débarrassé de ses aiguilles mortes… Juste pour pas qu’elles ne lui pèsent inutilement. Après, je l’avais caressé de quelques doigts d’enfant égratigné. Et alors, je l’avais contemplé… Il avait l’air heureux comme ça… Tout fragile mais déjà un poil présomptueux à se mesurer à la sauvagerie de la garrigue… Sans dire merci.
Il était midi.
Il fallait maintenant que je m’occupe de cette mésange bleue, fidèle depuis des heures. Avec sa blessure façon cloche-pied. Je l’avais bien écoutée. Et aussi consolée. Je lui avais bricolé une sorte de mangeoire. J’y avais mis tout mon stock de graines de tournesol. Elle voletait bienheureuse. Et puis, elle m’avait quitté.
Alors, j’avais avisé un rocher. Massif… Comme une figure stellaire de Commandeur. Je l’avais trouvé un peu sale… J’avais entrepris de le nettoyer méthodiquement pour lui faire une belle place au soleil. Il n’y trouva rien à y redire. Il demeura de marbre.
C’était déjà après midi.
Alors, je me préoccupai de tous ces parfums comme des non-dits qui circulent et nous déplacent. J’avais essayé maladroitement de les mettre dans des tubes à essais pour pouvoir les respirer le prochain soir venu, au bord du lit… Une idée saugrenue…
Et puis, la pluie… Je me suis dit : c’est une amie. On va cheminer elle et moi et on n’aura pas peur. Elle va me voiler les couleurs du soir mais pas grave, ça va aller… Alors, ma route croisa celle d’un confrère égaré… Il m’assomma de foutaises puis me supplia de le ramener sur le bon chemin. Je le fis. Il me salua vaguement.
Un peu plus tard, un méchant éclair d’éther me zébra de haut en bas… Un mauvais vertige.
Alors, ce soir-là, oui, j’ai posé pour la première fois un genou à terre…

J’ai marché à la Lune

A l’Ancolie Bleue

J’ai une inclinaison particulière pour les Hautes Routes (Höhenweg), ces sentiers d’altitude qui suivent le versant orographique d’une vallée et s’amusent à caresser toutes les querelles du relief, de ressauts discrets en vires faciles, de gués puérils en dièdres amusés, de courbes élastifiées en lacets chaussés… Toujours plus ou moins à mi-hauteur, à l’abri des lignes de crêtes mais à bonne distance des thalwegs, ils forment une alternative nonchalante aux trop pleins des sommets et à la vacuité des plaines.
A l’ubac ou à l’adret, ils sont les sillons de l’errance par excellence et modèlent sans gêne la marche de leur lacune polie pour offrir à celui qui les emprunte une savante monotonie.
Je m’oublie vite sur ces Hautes Routes qui flattent mon instinct d’absence mais sans jamais me perdre. Etrange, cette lueur d’adhésion qui flotte autour de moi quand je m’y abandonne et me “déplace“ au fil du trimard, tracé depuis le large des siècles par des cohortes de farouches bandiers, épris des brumes venteuses qui cachaient leur fuite…
Oui, les Hautes-Routes sont bringuebaleuses et à ce titre, les contemptrices de nos repères et autres certitudes. Elles nous entrainent sans ostentation là où la marche se fait à la marge…
Et c’est bien ici que résident leurs premières vertus ; car, ma foi, ce sont bien les marges – ces linea incognita – qui nous révèlent les à-côté de nos existences et me réconcilient avec mes inconstances dogmatiques et mes inconsistances à la marche du monde.
Combien de fois mon manque de précision dans le geste ou de rigueur dans le verbe, mes imprécisions “éthiques“, mes à-peu-près douteux, que corrige ou persifle avec tendresse mon entourage, me laissent un peu songeur ou désemparé (c’est selon !) au point de me sentir étranger à ma propre conscience.
J’en veux pour preuve cette toute petite histoire…
Elle clôtura en toute allégresse une journée passée sur de Hautes Routes helvétiques. J’avais bien étudié ce tracé estival et comptais sur un téléphérique pour me ramener à l’heure du crépuscule dans la vallée. J’avais jeté un œil aux horaires et “ça devait coller“…
Mais quel ne fut pas mon désappointement quand je constatai, après 8 bonnes heures à cheminer, que le jour choisi par mes soins était pile celui dédié à la maintenance (tel que pourtant stipulé en minuscule dans un astérisque du dépliant – mal – consulté la veille…) et qu’il allait donc me falloir encore 3 bonnes heures de marche pour redescendre dans la vallée…
J’étais donc là, seul, planté comme un idiot devant la gare esseulée, essoufflé par mon manque de sérieux et de “professionnalisme“. Un peu penaud aussi… Je tournai en rond, incapable de me décider à la descente ou au dépit… quand sortit d’une casemate attenante un jeune homme en tenue de maçon, portant un seau d’une main et une truelle de l’autre. Il s’arrêta dans ce grand désert, me contempla en souriant, me montra d’un geste de la main un petit monticule de parpaings de béton placé devant l’accès à la benne et me dit :
– “Vous m’aidez à les charger et je vous descends… D’accord ?“…
Oui, ce jour-là, j’ai marché à la Lune…

Le champ du départ

La marche est farceuse… Toujours attentive à nous écarter du droit chemin. C’est en cela qu’elle est Rencontre. Authentique et profondément libertaire.

Certes, je ne suis pas un géographe expérimenté, pourtant je sais lire une carte IGN ! Mais combien de fois ai-je raté l’embranchement, mal bifurqué à une fourche, sous-estimé ma courbe d’altitude, rebroussé chemin croyant avancer…

Certes, j’ai appris à fréquenter les chiens errants – la plupart du temps en manque de tendresse – à m’accommoder du sanglier mal embouché qui me barre la sente de son œil torve ou à me faire discret face à la couleuvre de Montpellier qui singe le boa avec ses sifflements survitaminés d’asthmatique… Pourtant, combien de fois ai-je obliqué ou devié ma route plus par respect des convenances naturelles (après tout “ils“ sont chez eux…) que par peur…

Certes, j’ai un peu l’habitude de marcher et sans atteindre le niveau d’un Stevenson camisard, je ne renâcle pas à l’effort ni me décourage d’un dénivelé positif sérieux… Et quand même… Combien de fois ai-je renoncé, épuisé, consacrant le demi-tour au rang d’une retraite peu glorieuse, à la fois contrarié et désespéré sur l’instant… jurant à tous les Dieux et à tous les Olympes que je reviendrai…

Mais à tous ces instants et aux autres où j’ai “faibli“, où je me suis écarté de la route, où j’ai reculé, je rends grâce…
Oui, marcher c’est bien souvent renoncer au droit chemin pour s’ouvrir à une nouvelle éthique… Epurée, débarrassée de tout objectif, qui nie la destination pour refonder une saveur originelle : celle du départ, la première des ouvertures.
Où allons-nous ? D’où venons-nous ? Pourquoi existons-nous ? Peu importe ! Puisque nous sommes déjà partis… prêts pour la grande farce du monde, le burlesque de notre existence terrestre ! (et que ce bon vieux Spinoza me pardonne !)

“Celui qui a cherché Dieu une seule fois finit par le trouver partout…“

Deux écrivains constituent la source la plus inspirée de mon inclinaison pour la marche : Hermann Hesse et Adalbert Stifter.
D’abord, le premier que je découvre par “Tessin“, un livre posthume, recueil choisi de textes, poèmes, aquarelles et nouvelles sur cette Suisse italianisée, refuge pacifié de l’auteur et miracle d’une rencontre mille fois célébrée entre les Alpes et la Méditerranée. Marcheur paisible mais déterminé, Hesse manie le récit comme un botaniste le ferait d’un bulbe d’iris pour en deviner la teinte. Naturaliste pour mieux extraire la moindre parcelle de poésie du paysage, il fusionne lumières, fragrances, reflets, couleurs, caprices du ciel ou formes des arbres dans un vaste élan spirituel régénérateur. Hesse avec Tessin puis l’Enfance d’un magicien, le Dernier Eté de Klingsor (et bien d’autres !…) a allumé une nouvelle vie pour mon esprit détournant mes envies d’action ou de frénésie pour la constante et régulière énergie que provoque la contemplation.
C’est lui qui m’amène à Stifter et son incroyable “Homme sans postérité“ ; cette histoire improbable d’un jeune homme parti à pied sur les conseils insistants de sa mère à travers les montagnes à la rencontre de son oncle qui vit isolé sur une île d’un lac alpin et lui révèlera après une longue partie de cache-cache qu’il n’a en fait rien à lui dire… C’est avec ce livre que mes pieds, chatouillés par Hesse, se mirent enfin en marche…
Mes deux parrains ne m’ont depuis jamais quitté et si j’ai lu toute leurs œuvres, il m’arrive bien souvent d’en reprendre une au hasard, les yeux mi-clos un peu comme si je m’allongeais à la verticale du Midi, en haute altitude, à la croisée des nuées… Et c’est dans ces moments-là, d’une joie dépouillée, que la phrase de Novalis prend pour moi tout son sens : “Celui qui a cherché Dieu une seule fois finit par le trouver partout…“

C’est ici la Terre ?

Il est un des lieux communs de la marche que de souligner sa capacité à nous abstraire de la marche du monde, à nous faire entrer en méditation, en contemplation ou – pour donner dans le contemporain – à contribuer à l’évacuation du stress. Pourtant, il existe à mes yeux une autre vertu dans l’itinérance pédestre…
Un après-midi d’hiver dans un soleil d’œuf au plat – tellement le ciel blanchissait sous le froid – j’avançais, solitaire, le long d’un chemin vicinal rectiligne et littéralement déposé sur un talus qui séparait de part et d’autre deux immenses champs cultivés en contrebas. Au bout d’un moment, je me surpris à dévisager mon ombre projetée sur le champ à ma gauche et qui s’obstinait à me montrer la voie, toute à son travail discipliné. Je la trouvai vite charmeuse cette ombre, découpant dans les semis de blé ma silhouette un peu voûtée, portée par mon chapeau camarguais. Comme un appel au large, aux grandes étendues sans frontières. Difficile de dire pourquoi à cet instant, dans cet isolement figé, je me trouvai beau… oui, beau. Au point de m’émouvoir non pas encore une fois comme un Narcisse affamé mais plutôt comme un “pauvre“ homme qui s’autorise à se regarder nu (car finalement tout ombre est un nu), en face (même si c’est de côté…), sans fard et finalement avec une lucidité émerveillée. Car la marche offre à nos lunettes civilisées et si exigeantes, un regard dépouillé où la traque sourcilleuse des qualités et défauts s’efface au profit d’un œil de nouveau-né… C’est ici la Terre ?