« Comment cela se fera-t-il ?“

La marche, parce qu’elle symbolise plus que tout autre dans son trajet le parcours de la vie, est notre préceptrice la plus précieuse. Elle nous “travaille“ et nous enseigne ces fameuses “leçons de choses“ qui parsemaient, d’une pointe de mystère, les emplois du temps studieux des écoliers du siècle dernier.
Je reçus l’une de ces leçons alors que je suivais une interminable crête immobile et sortais à peine d’une nouvelle liaison de quelques semaines avec mon encombrant mais vénéré philosophe et compagnon de route, Spinoza. Un peu secoué, comme à chaque fois que je m’extirpe de lui, je m’interrogeai dans sa foulée – mais avec toute l’humilité nécessaire – sur quelle pourrait bien être une lecture profane de la Rédemption, cette surannée scorie biblique qui détermine encore bien souvent la marche des hommes. Et j’étais donc là cheminant les mains dans les poches, bien aéré au souffle de l’altitude, à essayer vainement d’incarner dans mes pensées la Rédemption, débarrassée de ses oripeaux de par trop codifiés sur fond d’Enfer, de Péché Originel ou autre sempiternelle Prédestination.
Et soudain, alors que la crête s’évanouissait dans un fatras minéral pour me laisser seul à l’assaut d’un pic sévère et qu’un peu fourbu je choisissais de m’asseoir quelques instants pour reprendre des forces, me vint à l’esprit la première phrase rapportée de Marie dans l’Evangile de Luc (le seul des 4 qui lui donne la parole) : “Comment cela se fera-t-il ?“ Une question somme toute simple mais qui questionne, à chacune de ses occurrences, le moment précis où nos trajectoires sont interrompus dans leur linéarité et qu’elles doivent relever le défi de la différence ou du changement.
Alors, c’est vrai, je contemplais de mon lit de pierres ce sommet et me demandai : comment cela se fera-t-il ? Comment trouverais-je les forces et l’énergie (et le souffle !) pour monter là-haut sur la montagne. Et je ne n’imaginais plus me relever tant j’étais bien… sans me renier que j’allais me relever quand même.
Mais quand ? Comment cela se fera-t-il.. C’est alors qu’un milan noir vint se poser pas loin de moi, à ma hauteur. Il me dévisagea puis poussa son huissement si caractéristique – qui se termine dans un tremblement très mélodieux – et commença à battre des ailes de telle sorte que je l’interprétais comme une invitation à la relève. Puis quand il vit que je me remettais debout, il reprit sa course aux grands airs. “Voilà comment cela s’est fait“, me dis-je, tout dans mon sourire… et j’avalai mon rugueux dénivelé le cœur léger, baigné d’une insouciance toute gracieuse.
De cette expérience me vient une certitude : on ne peut relever personne d’en haut. Il faut descendre à son niveau pour remonter avec lui. La Grâce ne vient pas d’en haut mais du bas, du sol, du fond. La Grâce monte sur nous d’une aubaine ; de toutes ses forces, elle pénètre alors et relève celui qui est tombé.

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Le champ du départ

La marche est farceuse… Toujours attentive à nous écarter du droit chemin. C’est en cela qu’elle est Rencontre. Authentique et profondément libertaire.

Certes, je ne suis pas un géographe expérimenté, pourtant je sais lire une carte IGN ! Mais combien de fois ai-je raté l’embranchement, mal bifurqué à une fourche, sous-estimé ma courbe d’altitude, rebroussé chemin croyant avancer…

Certes, j’ai appris à fréquenter les chiens errants – la plupart du temps en manque de tendresse – à m’accommoder du sanglier mal embouché qui me barre la sente de son œil torve ou à me faire discret face à la couleuvre de Montpellier qui singe le boa avec ses sifflements survitaminés d’asthmatique… Pourtant, combien de fois ai-je obliqué ou devié ma route plus par respect des convenances naturelles (après tout “ils“ sont chez eux…) que par peur…

Certes, j’ai un peu l’habitude de marcher et sans atteindre le niveau d’un Stevenson camisard, je ne renâcle pas à l’effort ni me décourage d’un dénivelé positif sérieux… Et quand même… Combien de fois ai-je renoncé, épuisé, consacrant le demi-tour au rang d’une retraite peu glorieuse, à la fois contrarié et désespéré sur l’instant… jurant à tous les Dieux et à tous les Olympes que je reviendrai…

Mais à tous ces instants et aux autres où j’ai “faibli“, où je me suis écarté de la route, où j’ai reculé, je rends grâce…
Oui, marcher c’est bien souvent renoncer au droit chemin pour s’ouvrir à une nouvelle éthique… Epurée, débarrassée de tout objectif, qui nie la destination pour refonder une saveur originelle : celle du départ, la première des ouvertures.
Où allons-nous ? D’où venons-nous ? Pourquoi existons-nous ? Peu importe ! Puisque nous sommes déjà partis… prêts pour la grande farce du monde, le burlesque de notre existence terrestre ! (et que ce bon vieux Spinoza me pardonne !)