J’ai marché à la Lune

A l’Ancolie Bleue

J’ai une inclinaison particulière pour les Hautes Routes (Höhenweg), ces sentiers d’altitude qui suivent le versant orographique d’une vallée et s’amusent à caresser toutes les querelles du relief, de ressauts discrets en vires faciles, de gués puérils en dièdres amusés, de courbes élastifiées en lacets chaussés… Toujours plus ou moins à mi-hauteur, à l’abri des lignes de crêtes mais à bonne distance des thalwegs, ils forment une alternative nonchalante aux trop pleins des sommets et à la vacuité des plaines.
A l’ubac ou à l’adret, ils sont les sillons de l’errance par excellence et modèlent sans gêne la marche de leur lacune polie pour offrir à celui qui les emprunte une savante monotonie.
Je m’oublie vite sur ces Hautes Routes qui flattent mon instinct d’absence mais sans jamais me perdre. Etrange, cette lueur d’adhésion qui flotte autour de moi quand je m’y abandonne et me “déplace“ au fil du trimard, tracé depuis le large des siècles par des cohortes de farouches bandiers, épris des brumes venteuses qui cachaient leur fuite…
Oui, les Hautes-Routes sont bringuebaleuses et à ce titre, les contemptrices de nos repères et autres certitudes. Elles nous entrainent sans ostentation là où la marche se fait à la marge…
Et c’est bien ici que résident leurs premières vertus ; car, ma foi, ce sont bien les marges – ces linea incognita – qui nous révèlent les à-côté de nos existences et me réconcilient avec mes inconstances dogmatiques et mes inconsistances à la marche du monde.
Combien de fois mon manque de précision dans le geste ou de rigueur dans le verbe, mes imprécisions “éthiques“, mes à-peu-près douteux, que corrige ou persifle avec tendresse mon entourage, me laissent un peu songeur ou désemparé (c’est selon !) au point de me sentir étranger à ma propre conscience.
J’en veux pour preuve cette toute petite histoire…
Elle clôtura en toute allégresse une journée passée sur de Hautes Routes helvétiques. J’avais bien étudié ce tracé estival et comptais sur un téléphérique pour me ramener à l’heure du crépuscule dans la vallée. J’avais jeté un œil aux horaires et “ça devait coller“…
Mais quel ne fut pas mon désappointement quand je constatai, après 8 bonnes heures à cheminer, que le jour choisi par mes soins était pile celui dédié à la maintenance (tel que pourtant stipulé en minuscule dans un astérisque du dépliant – mal – consulté la veille…) et qu’il allait donc me falloir encore 3 bonnes heures de marche pour redescendre dans la vallée…
J’étais donc là, seul, planté comme un idiot devant la gare esseulée, essoufflé par mon manque de sérieux et de “professionnalisme“. Un peu penaud aussi… Je tournai en rond, incapable de me décider à la descente ou au dépit… quand sortit d’une casemate attenante un jeune homme en tenue de maçon, portant un seau d’une main et une truelle de l’autre. Il s’arrêta dans ce grand désert, me contempla en souriant, me montra d’un geste de la main un petit monticule de parpaings de béton placé devant l’accès à la benne et me dit :
– “Vous m’aidez à les charger et je vous descends… D’accord ?“…
Oui, ce jour-là, j’ai marché à la Lune…

Publicités

La marche, premier signal insurrectionnel

Comme le reconnaissent de nombreux linguistes ou anthropologues, – au premier rang desquels André Leroi-Gourhan -, l’homme a d’abord marché avant de parler. Et dès sa naissance, tous ses efforts biogéniques vont s’orienter vers la station debout, prélude au mouvement et à la mise en avant.
Ainsi la marche à pieds (la bipédie) est-elle le premier langage universel de notre humanité.
Si je te vois marcher toi, là-bas, au cœur de la steppe, dans les premiers berceaux de notre Terre, c’est que tu es un homme… “Tu me parles“.
Avant la Parole, avant le Verbe, avant le Nom, la marche est un premier pas en direction de l’Autre… Sa reconnaissance. Cette vertu originelle de la marche est pour moi le fondement de la Politique. Car au-delà de la solitude initiale et unitaire du marcheur, la marche en appelle au rassemblement, prophétique ou désordonné, silencieux ou bavard mais au final, résistant.
En marchant, je refuse de me coucher sous le poids et le Toit du monde, je me rebelle, je donne à mes pieds le choix des armes. La marche pourrait bien être alors le premier signal insurrectionnel de notre Humanité. Après tout, les révolutions ne commencent-elles pas par des hommes qui se mettent à marcher à peu près dans la même direction ? (pour, il est vrai, souvent revenir au même point comme une révolution au sens géométrique du terme).
Ce qui est drôle, c’est que ces courtes réflexions me sont venues alors que la nuit était tombée un peu trop vite sur mon GR provençal et qu’en essayant de me repérer aux lumières des villages lointaines, je me remémorais cette courte phrase de Spinoza (Traité de l’Autorité Politique). Après avoir rappelé que les théologiens expliquaient le Péché Originel par une duperie du Diable, le philosophe se demandait en effet lui-même et non sans humour : “Mais qui donc alors aurait dupé le Diable pour commencer ?“…
Mais ça, c’est juste une question pour “nous faire marcher“ !! A coup sûr !

Le sens de la marche

Bien de nos randonnées contemporaines correspondent à des boucles qui nous ramènent à nos points de départ ou à des trajets précis qui itinèrent dans un environnement donné sans autre finalité que celle de nous faire marcher et parfois émerveiller devant le spectacle offert.
Pourtant, on peut donner un autre sens à une marche.
J’ai éprouvé cette expérience récemment. Pour envoyer la lettre que je venais d’écrire et qui témoignait de ma joie sincère, ressentie à l’occasion de la naissance de la fille d’un proche, j’avais le choix : la Poste, l’email ou tout autre avatar issu de nos réseaux en ligne. Bref, toute une série d’artifices qui me permettait de me “débarrasser“ de cette joie en la confiant à l’aveugle.
J’ai eu une autre envie.
Celle de prolonger cette joie, de l’amplifier, de lui donner encore plus de valeur et de force, en portant moi-même sur près de 30 kilomètres cette lettre à travers les routes et les sentiers, les villes, la campagne, les forêts et les massifs. Ainsi (pendant que dansait à mes oreilles et à contre-emploi le standard Hugolien “Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.“) ai-je préparé mon sac à dos comme d’habitude ; mais je lui ai ajouté cet objet devenu, par la magie d’un désir, extraordinaire : une lettre cachetée dans son enveloppe avec l’adresse précise (au cas où je perdrais ce sac et pour permettre à celui qui le retrouverait d’en extraire la missive et de la remettre en route). Une lettre devenue ainsi un Trésor par la force de mes mains puis bientôt de mes pieds. En marche, dès le crépuscule de cette nuit d’hiver, je m’hydratai tout au long du parcours rugueux et venté de cette présence qui depuis mon dos me “parlait“, m’encourageait, me racontait des souvenirs de ce “frère“ devenu père. C’était comme si cette lettre pourtant toute simple, tapie bien au chaud au fond de sa poche s’allongeait, s’épaississait, se nourrissait du dialogue avec le temps que je lui offrais. Une lettre devenue « sœur » d’un jour, confidente de mes pas, heureuse de découvrir par l’entremise de ma bouche bavarde tous les paysages traversés, généreuse à me donner tout ce que j’aurais encore voulu coucher sur son papier.
Quand j’arrivai à destination au milieu de l’après-midi, un peu fourbu mais si riche de ces émotions, je fus pris de timidité et n’osai pas sonner. Je déposai tout en délicatesse mon trésor dans la boite aux lettres et sans plus attendre pris la direction de la gare la plus proche pour me rentrer.
Ma mission était accomplie, j’avais mis un peu de moi pour parrainer à ma façon cette naissance et célébrer une amitié fidèle.
De ma marche était né le sens.
Et le ressentir me comblait…

Ode furtive

Revenons à Spinoza… Je ne peux m’en empêcher. Je m’explique.
La littérature “marcheuse“ qu’elle soit populaire, spécialisée ou plus intellectuelle abonde des vertus psycho-physio thérapeutiques de la marche.
Depuis Senancour et ses rêveries pré-rousseauistes, bien des auteurs, des plus célèbres de nos panthéons culturels aux blogueurs anonymes, hérauts connectés des sphères digitales, célèbrent à leur façon les bienfaits de l’escapade rimbaldienne, de la randonnée saussurienne, du pèlerinage façon Jean-Claude Bourlès, de la promenade de Schelle, de la flânerie “parisienne“ chère à Léon-Paul Fargue , de la déambulation à la manière de Restif de la Bretonne, du vagabondage d’un Nicolas Bouvier, de l’errance nervalienne ou même des trekkings cantatisés par Jacques Lanzmann.
Et de nos jours, la marche se retrouve propulsée aux premiers rangs de nos pharmacopées, pas très loin des vitamines, aux côtés des oligo-élements, classée dans les antidotes naturels aux psychotropes.
C’est probablement vrai.
Pourtant ce n’est rien de tout cela que la marche me donne. Je ne me sens pas mieux ou moins bien après avoir marché, passé les quelques plaisirs fugaces des souvenirs et la sensation corporelle d’avoir apaisé quelques tensions… Non, quand je pose le pied, là, sur ce sentier à la fois misérable dans sa solitude et bienheureux dans ses épanouissements – ce pied empêtré au cœur d’une Nature pétrifiée au moment même où je la saisis – alors je relie ces lignes minérales à celles du Court Traité de Spinoza, cinglant manifeste d’une sorte de “rock’n’roll attitude“ avant l’heure qui préfigure la libération énergique du sujet Homme, enfin débarrassé de son rapport dialectique et oserais-je le dire anthropomorphique à Dieu.
La béatitude n’est pas le résultat de marcher (de penser) mais l’exercice même de marcher (de penser). Et cette différence, pour subtile qu’elle puisse paraître, est constitutive : tous les secrets et mystères du Paradis volent en éclats à cette évidence immanente.
Et si vous me permettez de poursuivre cette allégorie entre penser et marcher, alors admettons-le, il n’existe pas de dialogue sensé entre Dieu et nous de la même manière qu’il n’y a aucune conversation possible entre moi et mes pieds (qui ne font qu’un). Au bout du sentier, il n’y a Rien… C’est le sentier qui est Tout.
Les traditionnelles questions “tartesalacrémisées“ de nos philosophies occidendales – d’où venons-nous, où allons-nous, qui sommes nous ?… – ne résistent alors pas à la vertigineuse immanence qui fait de la Nature, l’initiale eschatologie. Nous sommes Dieu de la même manière que nous et nos pieds sont la marche. C’est au prix de cette prise de conscience que l’immortalité cède à l’Eternité. Oui, redisons-le (ou rechantons-le même !) avec Novalis : “Celui qui a cherché Dieu une seule fois finit par le trouver partout“, y compris en nous…
Pour être honnête, il m’est arrivé de penser dans ces moments-ci, que c’est au bout de ce pied-là parfois endolori, souvent enchanté, que résidait la première parcelle de notre Humanité fraternelle.
Comme un appel, comme une ode furtive à l’étreinte…

Cabinet de curiosités

A l’aurore de chaque marche, dans les heures qui précèdent la mise sur pieds, je suis toujours saisi d’une émotion transvasive… Comme qui se mélangerait d’un récipient à l’autre, se constrasterait, se diluerait, se recolorerait puis s’étiolerait encore.
Que sera le chemin ? Comment serais-je accueilli par mes hôtes ?
Ces herbes folles que je foulerai me réserveront-elles une ovation digne d’Octave de retour de la bataille des Philippes (au moins !!) ou me proposeront-elles une petite mine, crayonneuse teintée d’indifférence ? Que me réserveront mes congénères du monde animal que je ne manquerais pas de croiser ? Serais-je seulement accompagné de mes bienveillantes bergeronnettes ou devrais-je encore affronter les turpitudes du chien “propriétaire“ qui me vocifère à tous les diables depuis son grillage érigé en citadelle tartare ?
Et le sanglier ? Ce compagnon parfois encombrant des marcheurs, passera-t-il encore son chemin au large ou s’obstinera-t-il à me barrer la route avec son air à ne pas m’inviter au bal ?
Plus loin, les abords banlieusards des villes traversées m’offriront-ils pour toute haie d’honneur leur blafarde solitude ou me feront-elles la grâce d’un sourire, celui de celle qui, toute occupée à charger le coffre de sa voiture de ses courses “supermarchesques“, s’immobilise courbée et s’attendrit deux secondes (mais quelle Eternité !) au spectacle un peu pitoyable du marcheur enturbanné, occupé à enjamber au sortir du bois, une glissière de sécurité routière ?
Et puis, tout au long de la solitude traversée, aurais-je les ressources pour affronter sereinement tous mes “miroirs“ (souvent si crus !) qui ne manquent jamais le rendez-vous et m’égrènent, l’air de ne pas y toucher, tout ce qui ne marche pas chez moi ?…
Oui, la vraie liberté, celle qu’on touche du bout des pieds, me fait peur… Car elle est celle qui décide à notre place… Comme une puissance tutélaire, parfois malicieuse, souvent farceuse, mais toujours prompte à “s’asseoir“ sur notre stricte géographie pédestre.
Alors, pour “veiller“ avant le grand aurore, j’essaye d’étourdir mon étrange inquiétude dans quelques récits du grand air et reprend espoir dans la traversée dépouillée (mais pouilleuse !) du Gothard de Rimbaud ou dans les virées virilo-musculo-alpines de mon cher Horace Bénédict de Saussure, héraut du Mont-Blanc ou encore les circumambulations tragi-comiques de Marc Théodore Bourrit qui s’obstine à contempler ce même sommet, encore quasi-vierge, de l’autour mais sans jamais l’ascendre…
J’ai, à chaque fois, bien “peur“ (encore !) que ce fantôme de somnifère ne soit pas suffisant mais il a le mérite, et probablement le privilège, de me chuchoter jusqu’à l’extinction que l’humilité est la première fontaine de liberté…

Zigzagué sur un banc…

Quand je marche, le temps devient un jeu…
Alors que notre vie quotidienne est métronomisée et tyrannisée par les horaires, les durées, les retards, les ralentissements, la vitesse, les délais (et même les deadlines censées nous “tuer“ en cas de dépassement), les batailles d’agenda et les fameux “rendez-vous“ (qui bourdonnent parfois en moi d’une résonnance toute militaire), le temps de la marche s’amuse de nous, s’ingéniant à défaire avec bienveillance toutes nos prévisions savamment calculées.
Car la marche “prend“ le temps – oui, le pas est lent – mais pour mieux nous le rendre finalement. Quand on suit un chemin, notre seul “rendez-vous“ est le chemin d’après.
Et dans cet intervalle, on n’a pas le temps. Car peu importe quand cet après viendra… S’il n’est déjà là, il ne tardera pas à l’issue de cette courbe ravinée… A moins qu’il ne prenne lui aussi son temps… à nous donner des rendez-vous mais dont nous ne connaîtrons l’existence qu’après…
Je me souviens ainsi d’une randonnée monotone à travers de plates étendues herbeuses où le seul événement fut de voir passer à la vitesse d’un éclair un écureuil poursuivi par un chat… Sur le coup, je fus pris d’un sourire à la vision de ce tableau rare…
Ce n’est que sur le quai de la gare, où j’attendais zigzagué sur un banc mon retour au temps, que je compris le sens de cette course-poursuite déjà ancrée (ou encrée ?) dans mon souvenir : elle avait été mon seul “rendez-vous“ de la journée !…

Petite recette pour écouter le bruit des étoiles en plein jour…

Savez-vous écouter le bruit que font les étoiles en plein jour ?
C’est un exercice qui requiert, outre des qualités auditives, un peu de patience.
D’abord, il faut choisir un ciel bien vierge, s’isoler un peu en altitude (à partir de 1 000 mètres) et trouver un endroit totalement dégagé avec si possible un sol rocheux et graniteux (éviter le calcaire ou les pelouses qui absorbent).
Enfin, un silence radical s’impose.
Vous pouvez, en option, tolérer un chat solitaire sorti du maquis et qui viendra s’asseoir à bonne distance.
Une fois ces conditions réunies, il vous faudra vous allonger, la tête calée sur un coussin de fortune (sac à dos ou chemise roulée en boule). Et de là, replonger dans vos rêves d’enfants, quand donner des formes vivantes aux nuages constituait votre premier grimoire, tout en fixant l’azur arrondi de toutes vos oreilles.
Une fois ces oniriques souvenirs dissipés et après encore de longues minutes arc-boutées au regard de cette sphère infinie qui nous enveloppe, quand le vide de vous aura pris tout en douceur le silence des autres, quand l’abstinence des sens irriguera l’ivresse de vos certitudes, quand les cadences biologiques de vos respirations auront pris la tangente, alors vous devriez percevoir de cristallines fulgurances sonores…
Comme les fruits d’un tintinnabule invisible, les reliquats d’un charivari bariolé en déshérence, pèlerins des courants célestes, prélude cacophonique au grand scintillement, éternellement recommencé, de nos nocturnes… Ces météores aussi ténues qu’innocentes sont pour moi le grand signal… Celui qui nous a mis peu à peu en position debout… En situation de nous demander ce que nous étions capables d’entendre au-delà des plaines, des forêts, des montagnes et des océans… Le bruit des étoiles en plein jour, parce qu’on ne les voit pas, nous ouvre d’autres itinérances, à d’autres chemins…