« Comment cela se fera-t-il ?“

La marche, parce qu’elle symbolise plus que tout autre dans son trajet le parcours de la vie, est notre préceptrice la plus précieuse. Elle nous “travaille“ et nous enseigne ces fameuses “leçons de choses“ qui parsemaient, d’une pointe de mystère, les emplois du temps studieux des écoliers du siècle dernier.
Je reçus l’une de ces leçons alors que je suivais une interminable crête immobile et sortais à peine d’une nouvelle liaison de quelques semaines avec mon encombrant mais vénéré philosophe et compagnon de route, Spinoza. Un peu secoué, comme à chaque fois que je m’extirpe de lui, je m’interrogeai dans sa foulée – mais avec toute l’humilité nécessaire – sur quelle pourrait bien être une lecture profane de la Rédemption, cette surannée scorie biblique qui détermine encore bien souvent la marche des hommes. Et j’étais donc là cheminant les mains dans les poches, bien aéré au souffle de l’altitude, à essayer vainement d’incarner dans mes pensées la Rédemption, débarrassée de ses oripeaux de par trop codifiés sur fond d’Enfer, de Péché Originel ou autre sempiternelle Prédestination.
Et soudain, alors que la crête s’évanouissait dans un fatras minéral pour me laisser seul à l’assaut d’un pic sévère et qu’un peu fourbu je choisissais de m’asseoir quelques instants pour reprendre des forces, me vint à l’esprit la première phrase rapportée de Marie dans l’Evangile de Luc (le seul des 4 qui lui donne la parole) : “Comment cela se fera-t-il ?“ Une question somme toute simple mais qui questionne, à chacune de ses occurrences, le moment précis où nos trajectoires sont interrompus dans leur linéarité et qu’elles doivent relever le défi de la différence ou du changement.
Alors, c’est vrai, je contemplais de mon lit de pierres ce sommet et me demandai : comment cela se fera-t-il ? Comment trouverais-je les forces et l’énergie (et le souffle !) pour monter là-haut sur la montagne. Et je ne n’imaginais plus me relever tant j’étais bien… sans me renier que j’allais me relever quand même.
Mais quand ? Comment cela se fera-t-il.. C’est alors qu’un milan noir vint se poser pas loin de moi, à ma hauteur. Il me dévisagea puis poussa son huissement si caractéristique – qui se termine dans un tremblement très mélodieux – et commença à battre des ailes de telle sorte que je l’interprétais comme une invitation à la relève. Puis quand il vit que je me remettais debout, il reprit sa course aux grands airs. “Voilà comment cela s’est fait“, me dis-je, tout dans mon sourire… et j’avalai mon rugueux dénivelé le cœur léger, baigné d’une insouciance toute gracieuse.
De cette expérience me vient une certitude : on ne peut relever personne d’en haut. Il faut descendre à son niveau pour remonter avec lui. La Grâce ne vient pas d’en haut mais du bas, du sol, du fond. La Grâce monte sur nous d’une aubaine ; de toutes ses forces, elle pénètre alors et relève celui qui est tombé.

Le soir venu, au coin du Feu

La marche m’a, pas à pas, livré une certitude. Celle de m’affranchir de l’espoir. Et de ses artifices “manuels“ transmis à la va-vite, comme espérer demain de peur de me désespérer aujourd’hui.
Vivre d’espoir, c’est mourir de peur.
Cette libération politique d’abord, éthique ensuite, ne m’est pas tombée du ciel… Non, c’est le chemin qui me l’a dessinée. Dans ses tendres rondeurs et ses rebonds bienveillants, ses offrandes impétueuses, à cet instant prié où “l’Etoile pleure Rose“ (Rimbaud) – un peu l’encens de l’orphelin cette stupéfaction juvénile ! – ou encore au creux rigoureux d’un Midi glacé, étendu à même la rocaille. Quand le Verbe se réduit enfin à quelques brumes lointaines et surtout, silencieuses ! Une goutte de vent vaut bien le souffle de la pluie si on se défait de l’espoir comme on se débarrasse d’un sac trop lourd, le soir venu au coin du feu…
Dans cet apprentissage draconien du présent qui donne de l’au-delà un vide factice, l’espoir est païen. Seule la Nature et ses enfantements sont théologiques. Annihiler l’espoir et son cortège funèbre de bienséances, refuser cette dialectique vibrionnante d’un Mal pour un Bien est ma béatitude. Je n’ai pas besoin d’espérer pour croire en une vie ornementée de quelques paradisiaques promesses, je l’ai !

Quand bien même j’aurais peur…

Je ne sais pas si vous arriverez à voir cette histoire comme moi à y croire…
J’ai déjà eu l’occasion de vous raconter ici à quel point la marche solitaire m’offrait à la lumière de son aveuglement des détours spirituels et parfois mystiques… Qui lorsque je “reviens à la maison-raison“ résonnent en moi sous l’allure de quelques picotements persistants puis s’effacent peu à peu, comme un signal sonore s’amenuise dans le vacarme… Pourtant, là, ce fut différent… Et le bruit demeure fort dans mes yeux…
J’avais choisi un long vallon, bien à l’écart des passages, enfoncé dans son creux suspendu. Le sentier y psalmodiait ses murmures curvilignes, à l’abri d’une mer de chênes verts, touffus et serrés comme à la parade… C’était le grand silence de Midi… Celui qu’on ne partage pas…
Je m’occupai l’esprit à repenser avec une tendre malice à ce Moïse décrit par Goethe dans son Divan d’Orient et d’Occident : un enfant gâté, bourgeois fantasque, être pleutre et veule, inexpérimenté, un brin présomptueux, égarant pendant 40 ans (que l’auteur ramène selon ses sources à 2 ans) son peuple dans un territoire à peine grand comme la Croatie, échouant dans toutes ses négociations avec les tribus locales, menacé de multiples séditions, malmené par ses proches, trahi par son avant-garde…
Cette légèreté me donnait à sourire tant elle s’accordait si bien à mes pas qui flottaient de facilité et se moquaient, dans leur fraicheur naïve, de tous les commandements. Les heures passaient ainsi, étirées, libérées à poursuivre cette sente éloignée de tout soupçon. Au fil de son cours, elle finit par me laisser à l’orée d’un vaste pré en friche au bord duquel se trouvait une massive ferme abandonnée, jugulée par de folles herbes tricotant le parfait amour avec sa carcasse minérale, ruinée à l’or du Temps… Amusé à faire le tour du propriétaire, je découvris à l’arrière un chêne blanc, immense et probablement séculaire, dont j’avais aperçu la cime lors de mon approche… Une figure tutélaire de commandeur offrant sous son ramage un séjour frais et ombré de toute splendeur… J’étais en admiration quand, soudain, sortit à quelques mètres de moi, littéralement du tronc (en tout cas, c’est ainsi que je me le remémore), une femme aux cheveux blonds crénelés, entre deux âges, vêtue d’une chemise bouffante ivoire, d’un large pantalon vert pomme et d’un sac à dos famélique… Honnêtement, cette double apparition – d’abord le chêne comme une tour de Babel puis cette présence féminine presque virginale – me saisit. J’étais à l’arrêt un peu troublé quand elle me sourit et me salua. Très vite, nous nous mîmes à échanger debout quelques civilités convenues de marcheurs mais je remarquai tout aussi vite qu’elle éludait chacune de mes questions par une nouvelle à mon attention… Au bout d’un maigre quart d’heure, nous étions complices, frères ou sœurs, mais ne savais toujours pas la moindre chose sur elle alors que je lui avais déjà révélé avec forces détails qui j’étais, où j’allais, d’où je venais… Elle me tenait et je me sentais comme délicatement prisonnier d’une étreinte impalpable… Puis vint l’heure de la séparation, comme une décision qu’elle aurait prise sans m’en parler… Elle m’invita alors à la prendre en photo… Je trouvai cela sur le moment étrange, outre que je suis peu enclin à cette pratique, mais m’y résous avec mon téléphone… Je m’exécutai la cadrant à la va-vite sous ce chêne tentaculaire, vertigineux dans ses clairs-obscurs… sans prendre le temps de contrôler ma prise… Probablement par pudeur et aussi parce que je ressentais une inquiétante émotion en moi qui m’orientait à privilégier la fuite à tout autre rituel.
Un peu plus tard, revenu à mon désert mais toujours à l’égarement de cette rencontre, je décidai de marquer la pause pour regarder le cliché numérique… Sur l’image, il y avait bien le chêne…
Mais nulle présence d’elle…
Juste une absente…

Une ombre au tableau

Certaines marches ont la nudité verticale. Tirées au cordeau. Raides. Plus vides que d’autres… Sans âme qui vive, ni congénère à saluer, ni rencontre fortuite… Lors de ces cheminements de carence, j’en viens parfois à considérer les grands pylônes électriques comme de nouvelles espèces d’arbres nécessaires, endémiques à l’Humanité et à les accepter tels des novices de la confrérie forestière ; et les lignes qui les relient, comme d’inédits sentiers à suivre non plus des pieds mais des yeux. Eh oui… Quand on cherche à mendier, on ne se résout que rarement à la fatalité…
De ce silence et de ses ombres traçantes naissent souvent de nouvelles retrouvailles. Ainsi, l’autre fois, réduit à ces oraisons déshabillées, je me disais que j’avais peut-être pénétré dans Le Fatal Bois des Pas Perdus, cette grande forêt pleine de labyrinthes, dédales, énigmes où règne le nain Roulon dont le plaisir licornien est d’errer dans les servitudes de passage pour y égarer les passants. C’est un fanfaron, ce Roulon ! Parce que depuis son lac d’altitude alpin, il engendre deux ruisseaux qui deviennent et le Rhin et le Rhône, il se prend pour le père de la Méditerranée et de l’Océan (non, mais !?).
Pourtant l’heure est grave… Je sais que celui qui est entré dans ce bois n’en ressort jamais… Mais peut-on vraiment rentrer dans ce dont on ne ressortira jamais ? Au delà de cette rhétorique facile, la question me fige… Car chacun de nos pas est un pied-de-nez à la liberté…
Une douce rage rebelle !

“- Moi, patou qui garde le troupeau… Toi, marcheur ?“

C’était une petite route de campagne bien plate. Je n’avais pas vraiment prévu de la prendre mais je l’avais imaginée comme un raccourci… Et puis reconnaissons que son relief lisse avait de quoi séduire mes jambes estourbies.
Elle était donc là cette route, un peu toute seule au milieu des vignes et des oliviers… un peu cabossée aussi, avec des souvenirs plein les ornières et des lambeaux de goudrons dispersés ça et là…
Le ciel, assez bas et tout granulé de nuages, vaquait à ses occupations printanières, patient à laisser gyrovaguer un vent qui aurait donné le tournis à la première girouette venue. Je cheminai quand soudain, au sortir d’un virage à angle droit et à portée de vue, j’avise un nuage de poussières fumeux qui me barre la route. Très vite, je perçois aussi un tintinnabulement chaotique et quelques bêlements caractéristiques d’un troupeau de moutons… Auxquels s’ajoutent bien vite, venus d’une ferme voisine, des glougloutements, des cancanements et autres cacardements révélateurs d’une cohorte de volailles de basse-cour. Je m’apprête alors à me ranger de côté pour laisser passer le convoi transhumant quand je vois surgir du mur de poussières les premières bêtes qui, têtes baissées comme ployant sous un invisible joug, se déportent brutalement à gauche et s’engouffrent à pleine vitesse dans un champ attenant à la route. Je m’immobilise un peu stupéfait de ce mouvement parfait qui se perpétue pendant de longues minutes dans un vrombissant concert allant crescendo, quelques chiens de voisinage se joignant depuis leurs clôtures à la fête.
Enfin, la route m’apparaît à nouveau, encore trempée de poussières, mais totalement dégagée. Ne reste alors plus, au beau milieu du chemin, qu’un massif patou blanc graillonneux (dont les circulaires administratives à l’usager des randonneurs affirment le caractère potentiellement dangereux…) et derrière lui, à hauteur du champ, la silhouette longiligne du berger stationnée sur le bord. Pendant que je m’adresse à lui à forte voix (nous sommes éloignés d’une cinquantaine de mètres et les volailles n’ont pas baissé d’un cran leur cacophonie) pour savoir si je peux reprendre mon pas (après tout, c’est un professionnel et je lui dois la priorité absolue, moi simple amateur) le chien arrive à mes côtés, imposant mais sans agressivité, ni aboiement.
Il me dévisage d’abord longuement un peu comme un scanner qui chercherait à m’identifier pendant que je m’efforce de me donner une contenance posée et détendue puis se met à renifler méthodiquement mes pieds.
Enfin, visiblement satisfait de son enquête, il se place à mes côtés et s’immobilise. Je vois alors le berger me faire de grands signes m’invitant à avancer. Je m’y résous, immédiatement suivi de mon compagnon qui m’emboite le pas. J’avance, ainsi escorté jusqu’au berger, un très bel homme, grand et tout en finesse, au visage cuivrée, éclairée par des yeux bleus soyeux-délavés et une abondante tignasse d’ébène.
– Je peux passer ? lui demandé-je toujours un peu impressionné et presque timide.
– Mais oui !, me répond-il d’un accent rieur… J’ai rangé mon troupeau pour cela…
– Ah pardon, je suis désolé… Je ne voulais pas vous déranger…
– Y a pas de mal ! Vous savez, je ne suis pas pressé… Dans mon métier, les jours se comptent en saisons. Et puis 1 500 bêtes qui vous déboulent dessus quand on n’a pas l’habitude, cela peut être dangereux…
Je sens le sourire monter dans mes veines. J’aurais des milliers de questions à lui poser. Et notamment sur la Beauté du Monde… ou le Chant de la Terre. Mais l’émotion m’étreint. Je me tais face à ce geste, mécanique pour lui, luminescent pour moi.
Je le recouvre à l’étouffée de mercis et reprend ma route… pour m’arrêter quelques dizaines de mètres plus loin, me retourner et contempler les bêtes qui se remettent en route, houspillés par un autre chien, obstiné à mettre un peu d’ordre dans ce réjouissant capharnaüm…
C’est à ce moment-là – où les ultimes moutons viennent s’aligner dans les derniers rangs, que le nuage de poussières reprend vie et avec lui, le bal des clochettes sans oublier nos amies de basse-cour qui redoublent de vigueur – qu’un Mirage 2000, venue d’une base militaire voisine, passe au dessus de nous à basse altitude et dans un titanesque fracas supersonique réduit d’un seul trait tout ce vacarme au silence absolu…

Plus tard, j’attendais le train dans une gare presque perdue, confortablement assis par terre sur un semblant de pelouse sauvage, le dos calé contre un platane en plein soleil. Je me dis que ce jour-là, à cette heure précise, sur ce chemin imprévu, la Grâce et la Providence s’étaient données, ensemble, rendez-vous…
Pour un peu, je me serais cru à mon anniversaire !…

Barcarolle en eaux vives

Pour le marcheur essoré que je suis, la figure tutélaire du pont est toujours un point d’interrogation, arc-bouté à 3 points de suspension.
Maintenant que j’arrive à la rive, que dois-je choisir ?…
Me l’approprier et donc, repousser l’assaut ?…
Jouir et contempler… les yeux rivés sur cette subite Terre Sainte parcourue sans dérive comme un livre d’heures?…
Réciter, là, assis entre deux herbes folles, ce passé imparfait ?… Ou bien plutôt, passer vite ce passé, m’emparer du pont et courir, les armes aux pieds, vers cette nouvelle Terre Promise ?…
Et si, “malgré tout“, le pont, à sa bonne fortune, était le point d’arrivée ?…
Pourquoi faudrait-il franchir le pont et renoncer à cette arche d’alliance posée là sur une ligne de vie qu’elle soit fluviale, routière, ferrée ?…
Le pont est-il la rupture de chair, de pierres de mon itinéraire ou sa continuité signifiée ?…
Faut-il « prendre » son sens ?…

Plus que jamais, ce questionnement résonna en moi alors que je cheminais vers Dresden le long des berges herbeuses de l’Elbe à la recherche du mythique Vase d’Or d’Hoffmann. J’approchai alors du plus vieux pont de la ville, sublime miraculé de tant de désastres naturels et militaires… Ce Pont Auguste qui, un mauvais soir d’hiver 1945, a noyé dans la douleur d’un marteau pétrifié les dernières flammes barbares… Une douleur revenue à l’errance, damnée des yeux, immortelle malgré elle, exilée à l’ennui.
Un crépuscule de cuivre inondait, dru, les rides du courant… Passa alors au lointain un vertige, un amas sale. Et passa encore… Un hoquet et l’arasante nausée… Je me demandai alors :
– Que sont ces flots écœurés qui, dans leurs courbes, écrivent depuis le Grand Est le silence du reflux et des reclus promis au grand incendie ?…
– Comment, clapotis d’insouciance, avez-vous pu assécher à ce point l’horreur ?…
Et j’enrage…
– Où trouverai-je un berceau pour poser mon Ennui colporté comme un bibelot ?… Est-ce enfin ici dans ces gravats de couleurs que je pourrais éternuer à son nez rosé ?…
Je m’apaise…
– Est-ce ici, ou un peu plus loin, à l’à pic de ces châteaux de grès que je pourrais boire au Vase d’Or, celui que me tendra le serpent au regard bleu et qui m’amènera à temps à la liqueur de sa bouche ?

Pendant que les dernières lueurs s’enroulent encore à l’ovale millénaire, un songe passe : se pourrait-il que l’Amour… Que Lui, tout seul… Qu’Il ait pu…
Mais il s’évanouit à l’onde rieuse de l’Elbe sans faire sens, sans redonner vie…
C’est une ombre sans réponses qui ondule aux arches lacérées du Pont.
Une figure de l’abandon, âme en peine…
Une marcheuse qui dort au lointain…
Une dormeuse qui murmure aux verdures des fleuves
ces infinis chemins qui semblent toujours partis pour nous ramener…

Comme si rien était.

Un balcon offert au grand incident des étoiles… Le temps de l’arrêt. Dans les lessives sirotantes d’un couchant polygame. Une ombre chantée à mes côtés. Le murmure du moment qui vient. Un revers de vent… Mais de ce souffle parfumé aux lueurs poivrées. Celles d’un cèdre aux allures martiales. Voilà la grâce de mon absence. La compagne de mon itinérance. Le chœur d’une première mélancolie.
Puis reprendre mes pas pouilleux. Comme si rien était. Un peu fatigué, tordu… écorché aussi par ces pierriers millénaires qui s’époumonent au caravansérail des couleurs.
Marcher le cœur baissé est une offrande à la solitude. L’œil engourdi dans le calice de mes souvenirs, reposoir du fiel de mes envies… « L’Autre ne viendra pas ce soir… Nul ne croisera ta route. »  Telle est en substance la complainte glissée à l’épaule par ce Tabac d’Espagne qui, de ses ailes d’or, repart bien vite à sa patrouille sentimentale.
Alors, dans ce vide ritualisé, soudain une question : quel  reflet vais-je bien pouvoir donner au ciel ?…

« – Vous êtes un indic ?… »

– Bonjour-bonjour, vous êtes perdu ?…
Le jeune homme en survêtement sur son scooter vient de croiser ma route.
– Non, ça va ! Merci…
Je souris surjoué….

Et je poursuis mon chemin à travers ce qu’on a coutume d’appeler une “cité sensible“, paradoxalement déconseillée aux âmes sensibles… C’est un dimanche, tout est désert et figé, dans un silence querelleur.
Un peu plus tard, il revient vers moi, se rapproche… M’aborde à nouveau l’air plus agressif en me suivant sur son engin pétaradant…
– Vous êtes de la BAC ? De la BRB ? Un indic ?… Vous faites des repérages ? me lance-t-il à la cadence d’un pistolet mitrailleur.
– Moi ?… Mais non, je suis un marcheur !…

Et tout à ma bienveillance compassionnelle, je m’efforce de conserver une posture décontractée avec un sourire un peu figé…
– Vous marchez ? Vous vous foutez de ma gueule ! Il n’y a rien à marcher ici ! (je retiens alors cette dernière expression que je trouve à cet instant digne de tous les spleens baudelairiens).
– Mais si regardez !

Et je lui montre avec le soupçon de naïveté qui devrait, selon moi, le détendre, la marque bicolore d’un sentier GR fièrement collée sur un réverbère décérébré juste devant moi (et qui tombe à pic en pareille occasion…)
Il me regarde alors totalement incrédule. Enlève son casque, se gratte la tête puis fait mine de repartir, tout à son mépris.
Alors, j’insiste.
– Attendez ! Je vous montre…

Et je me débarrasse de mon sac que je pose à terre et dont j’extrais une carte IGN. Je la déplie devant lui. Lui qui continue à me toiser de son air musclé et, soyons honnêtes, pas très avenant. Mais je commence quand même à percevoir un soupçon de curiosité amusée.
– Vous voyez, je viens de là et me dirige vers la gare de XXX. Je suis ce tracé rouge et je joins le geste à la parole.
Il s’immobilise, pensif, me demande presque poliment la carte et se met à la regarder attentivement. Se gratte à nouveau la tête, dévisage le réverbère puis crache d’un claquement sec.
– Putain ! Ca alors… Il y a un chemin ici ?! Je n’en reviens pas (Cette phrase résonne en moi avec toute l’amplitude “métaphysique“ qu’elle mérite : un chemin improbable dont on ne revient pas…). J’en avais jamais vu passer par là. Ici, c’est nous ou les keufs… Pas les autres !
– Eh oui, il y a un chemin !… Mais maintenant si cela vous dérange, je veux bien passer par ailleurs…
– Mais non ! Je t’ai vraiment pris pour un flic déguisé (et son tutoiement soudain me donne l’impression d’être intronisé d’un simple effet de langage dans sa confrérie). Putain, c’est une tuerie ça… Va continue ! Je vais prévenir les autres qu’ils te foutent la paix…

Et pendant que je m’éloigne, je le vois saisir, goguenard, son téléphone…
Je souris…

Et quelques minutes après, il me retrouve, toujours sur son « cheval », à l’assaut d’un escalier qui permet d’accéder à un niveau supérieur de la cité. Il me tend, goguenard, son bras droit.
Je crois qu’il veut me saluer.
En fait, il tient dans sa main un joint de bonne facture qu’il me présente à la fois avec l’air de me dire que c’est autant un trophée qu’un cadeau…
– Tiens, prends-le ! Ca ne peut pas te faire de mal…
Et je souris encore…

Ce soir-là, j’ai posé un genou à terre…

C’était un matin de marche…
J’avais bien pris soin de ce petit pin solitaire, s’extirpant courageusement d’une fange herbeuse. A l’assaut d’un ciel encore bien trop haut. Je lui avais construit d’une écorce brunie par les âges un coupe-vent pour le protéger puis une rigole tout autour afin qu’il soit mieux irrigué. Je lui avais parlé en même temps. Quelques légendes de corsaires et des ritournelles de taffetas jauni.
J’avais arraché les « mauvaises » herbes tout autour, remué la terre pour qu’elle respire. Je lui avais fait un nid douillet. Je l’avais aussi délicatement débarrassé de ses aiguilles mortes… Juste pour pas qu’elles ne lui pèsent inutilement. Après, je l’avais caressé de quelques doigts d’enfant égratigné. Et alors, je l’avais contemplé… Il avait l’air heureux comme ça… Tout fragile mais déjà un poil présomptueux à se mesurer à la sauvagerie de la garrigue… Sans dire merci.
Il était midi.
Il fallait maintenant que je m’occupe de cette mésange bleue, fidèle depuis des heures. Avec sa blessure façon cloche-pied. Je l’avais bien écoutée. Et aussi consolée. Je lui avais bricolé une sorte de mangeoire. J’y avais mis tout mon stock de graines de tournesol. Elle voletait bienheureuse. Et puis, elle m’avait quitté.
Alors, j’avais avisé un rocher. Massif… Comme une figure stellaire de Commandeur. Je l’avais trouvé un peu sale… J’avais entrepris de le nettoyer méthodiquement pour lui faire une belle place au soleil. Il n’y trouva rien à y redire. Il demeura de marbre.
C’était déjà après midi.
Alors, je me préoccupai de tous ces parfums comme des non-dits qui circulent et nous déplacent. J’avais essayé maladroitement de les mettre dans des tubes à essais pour pouvoir les respirer le prochain soir venu, au bord du lit… Une idée saugrenue…
Et puis, la pluie… Je me suis dit : c’est une amie. On va cheminer elle et moi et on n’aura pas peur. Elle va me voiler les couleurs du soir mais pas grave, ça va aller… Alors, ma route croisa celle d’un confrère égaré… Il m’assomma de foutaises puis me supplia de le ramener sur le bon chemin. Je le fis. Il me salua vaguement.
Un peu plus tard, un méchant éclair d’éther me zébra de haut en bas… Un mauvais vertige.
Alors, ce soir-là, oui, j’ai posé pour la première fois un genou à terre…

J’ai marché à la Lune

A l’Ancolie Bleue

J’ai une inclinaison particulière pour les Hautes Routes (Höhenweg), ces sentiers d’altitude qui suivent le versant orographique d’une vallée et s’amusent à caresser toutes les querelles du relief, de ressauts discrets en vires faciles, de gués puérils en dièdres amusés, de courbes élastifiées en lacets chaussés… Toujours plus ou moins à mi-hauteur, à l’abri des lignes de crêtes mais à bonne distance des thalwegs, ils forment une alternative nonchalante aux trop pleins des sommets et à la vacuité des plaines.
A l’ubac ou à l’adret, ils sont les sillons de l’errance par excellence et modèlent sans gêne la marche de leur lacune polie pour offrir à celui qui les emprunte une savante monotonie.
Je m’oublie vite sur ces Hautes Routes qui flattent mon instinct d’absence mais sans jamais me perdre. Etrange, cette lueur d’adhésion qui flotte autour de moi quand je m’y abandonne et me “déplace“ au fil du trimard, tracé depuis le large des siècles par des cohortes de farouches bandiers, épris des brumes venteuses qui cachaient leur fuite…
Oui, les Hautes-Routes sont bringuebaleuses et à ce titre, les contemptrices de nos repères et autres certitudes. Elles nous entrainent sans ostentation là où la marche se fait à la marge…
Et c’est bien ici que résident leurs premières vertus ; car, ma foi, ce sont bien les marges – ces linea incognita – qui nous révèlent les à-côté de nos existences et me réconcilient avec mes inconstances dogmatiques et mes inconsistances à la marche du monde.
Combien de fois mon manque de précision dans le geste ou de rigueur dans le verbe, mes imprécisions “éthiques“, mes à-peu-près douteux, que corrige ou persifle avec tendresse mon entourage, me laissent un peu songeur ou désemparé (c’est selon !) au point de me sentir étranger à ma propre conscience.
J’en veux pour preuve cette toute petite histoire…
Elle clôtura en toute allégresse une journée passée sur de Hautes Routes helvétiques. J’avais bien étudié ce tracé estival et comptais sur un téléphérique pour me ramener à l’heure du crépuscule dans la vallée. J’avais jeté un œil aux horaires et “ça devait coller“…
Mais quel ne fut pas mon désappointement quand je constatai, après 8 bonnes heures à cheminer, que le jour choisi par mes soins était pile celui dédié à la maintenance (tel que pourtant stipulé en minuscule dans un astérisque du dépliant – mal – consulté la veille…) et qu’il allait donc me falloir encore 3 bonnes heures de marche pour redescendre dans la vallée…
J’étais donc là, seul, planté comme un idiot devant la gare esseulée, essoufflé par mon manque de sérieux et de “professionnalisme“. Un peu penaud aussi… Je tournai en rond, incapable de me décider à la descente ou au dépit… quand sortit d’une casemate attenante un jeune homme en tenue de maçon, portant un seau d’une main et une truelle de l’autre. Il s’arrêta dans ce grand désert, me contempla en souriant, me montra d’un geste de la main un petit monticule de parpaings de béton placé devant l’accès à la benne et me dit :
– “Vous m’aidez à les charger et je vous descends… D’accord ?“…
Oui, ce jour-là, j’ai marché à la Lune…

Le sens de la marche

Bien de nos randonnées contemporaines correspondent à des boucles qui nous ramènent à nos points de départ ou à des trajets précis qui itinèrent dans un environnement donné sans autre finalité que celle de nous faire marcher et parfois émerveiller devant le spectacle offert.
Pourtant, on peut donner un autre sens à une marche.
J’ai éprouvé cette expérience récemment. Pour envoyer la lettre que je venais d’écrire et qui témoignait de ma joie sincère, ressentie à l’occasion de la naissance de la fille d’un proche, j’avais le choix : la Poste, l’email ou tout autre avatar issu de nos réseaux en ligne. Bref, toute une série d’artifices qui me permettait de me “débarrasser“ de cette joie en la confiant à l’aveugle.
J’ai eu une autre envie.
Celle de prolonger cette joie, de l’amplifier, de lui donner encore plus de valeur et de force, en portant moi-même sur près de 30 kilomètres cette lettre à travers les routes et les sentiers, les villes, la campagne, les forêts et les massifs. Ainsi (pendant que dansait à mes oreilles et à contre-emploi le standard Hugolien “Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.“) ai-je préparé mon sac à dos comme d’habitude ; mais je lui ai ajouté cet objet devenu, par la magie d’un désir, extraordinaire : une lettre cachetée dans son enveloppe avec l’adresse précise (au cas où je perdrais ce sac et pour permettre à celui qui le retrouverait d’en extraire la missive et de la remettre en route). Une lettre devenue ainsi un Trésor par la force de mes mains puis bientôt de mes pieds. En marche, dès le crépuscule de cette nuit d’hiver, je m’hydratai tout au long du parcours rugueux et venté de cette présence qui depuis mon dos me “parlait“, m’encourageait, me racontait des souvenirs de ce “frère“ devenu père. C’était comme si cette lettre pourtant toute simple, tapie bien au chaud au fond de sa poche s’allongeait, s’épaississait, se nourrissait du dialogue avec le temps que je lui offrais. Une lettre devenue « sœur » d’un jour, confidente de mes pas, heureuse de découvrir par l’entremise de ma bouche bavarde tous les paysages traversés, généreuse à me donner tout ce que j’aurais encore voulu coucher sur son papier.
Quand j’arrivai à destination au milieu de l’après-midi, un peu fourbu mais si riche de ces émotions, je fus pris de timidité et n’osai pas sonner. Je déposai tout en délicatesse mon trésor dans la boite aux lettres et sans plus attendre pris la direction de la gare la plus proche pour me rentrer.
Ma mission était accomplie, j’avais mis un peu de moi pour parrainer à ma façon cette naissance et célébrer une amitié fidèle.
De ma marche était né le sens.
Et le ressentir me comblait…

La Madeleine de mes pieds

Ce matin-là, j’étais parti le cœur en bandoulière, léger, arrosé de frivolité, insouciant. Le regard tout en candeur. Prêt à m’illuminer du premier Brocatelle d’Or qui me tendrait ses ailes ou d’un accenteur esseulé qui taillerait un bout de chemin avec moi. L’air solitaire était clair… d’une lente lumière de mer qui s’étourdissait à travers les vagues mordorées de genévriers, les buissons bleu-rosés des romarins et les bosquets de ciste pourpre. Mon pas s’était réglé au rythme d’une sente, timide, mais opiniâtre à contourner comme ses frères d’eau, tous les obstacles. Je venais de “passer un savon“ à une couleuvre à échelons qui n’avait rien trouvé de mieux à faire que de s’allonger en travers du chemin en contrebas d’un ressaut rocheux de sorte que le premier promeneur risquait de l’écraser sans s’en apercevoir. Sa nonchalance – moqueuse ? – à écouter mes conseils et à gagner un abri plus sûr m’avait porté au sourire.
J’étais bien… Une affaire d’harmonie. Ouvert à tous les parfums, réticent à la moindre pensée, désoeuvré à l’envie.
Le silence comme seule certitude.
C’est pourtant de mes pieds que vint la première inspiration…
Comme par une de ces étranges correspondances qui règle le pas de la Nature et alors que j’abordai dans cet état d’absence une dalle de roche, lézardée de fissures, j’entendis soudain, venue de ma voûte plantaire, un douloureux souvenir remontant à plus d’une décade et dont j’étais à mille lieux ce matin-là. Je me rappelai alors que la texture que touchaient mes pieds et qui remontait à travers leurs “oreilles“ me ramenait à celle de la Blutstrasse, cette “route du sang“ qui depuis Weimar (Allemagne) conduit à la colline de l’Ettersberg, défigurée à jamais par les vestiges du camp de concentration de Buchenwald.
A l’époque, à la suite d’un pèlerinage laïc que je m’étais imposé, j’avais cheminé, concentré dans mon effroi, sur cette ancienne route forestière, bétonnée et essorée en 1939 par des milliers de prisonniers-déportés (dont beaucoup tombèrent sous la brutalité de leurs gardiens à même la route, les outils à la main).
Passé le moment de vertige qui me saisit et annihila d’un éclair toute la sérénité légère, ma compagne depuis le matin, je me surpris à m’entendre marcher enfin.
Comme si le temps de la marche et la marche du temps avaient fusionné de cette terre en sueur.
De la douceur à la douleur. Les pieds sur terre…

Ode furtive

Revenons à Spinoza… Je ne peux m’en empêcher. Je m’explique.
La littérature “marcheuse“ qu’elle soit populaire, spécialisée ou plus intellectuelle abonde des vertus psycho-physio thérapeutiques de la marche.
Depuis Senancour et ses rêveries pré-rousseauistes, bien des auteurs, des plus célèbres de nos panthéons culturels aux blogueurs anonymes, hérauts connectés des sphères digitales, célèbrent à leur façon les bienfaits de l’escapade rimbaldienne, de la randonnée saussurienne, du pèlerinage façon Jean-Claude Bourlès, de la promenade de Schelle, de la flânerie “parisienne“ chère à Léon-Paul Fargue , de la déambulation à la manière de Restif de la Bretonne, du vagabondage d’un Nicolas Bouvier, de l’errance nervalienne ou même des trekkings cantatisés par Jacques Lanzmann.
Et de nos jours, la marche se retrouve propulsée aux premiers rangs de nos pharmacopées, pas très loin des vitamines, aux côtés des oligo-élements, classée dans les antidotes naturels aux psychotropes.
C’est probablement vrai.
Pourtant ce n’est rien de tout cela que la marche me donne. Je ne me sens pas mieux ou moins bien après avoir marché, passé les quelques plaisirs fugaces des souvenirs et la sensation corporelle d’avoir apaisé quelques tensions… Non, quand je pose le pied, là, sur ce sentier à la fois misérable dans sa solitude et bienheureux dans ses épanouissements – ce pied empêtré au cœur d’une Nature pétrifiée au moment même où je la saisis – alors je relie ces lignes minérales à celles du Court Traité de Spinoza, cinglant manifeste d’une sorte de “rock’n’roll attitude“ avant l’heure qui préfigure la libération énergique du sujet Homme, enfin débarrassé de son rapport dialectique et oserais-je le dire anthropomorphique à Dieu.
La béatitude n’est pas le résultat de marcher (de penser) mais l’exercice même de marcher (de penser). Et cette différence, pour subtile qu’elle puisse paraître, est constitutive : tous les secrets et mystères du Paradis volent en éclats à cette évidence immanente.
Et si vous me permettez de poursuivre cette allégorie entre penser et marcher, alors admettons-le, il n’existe pas de dialogue sensé entre Dieu et nous de la même manière qu’il n’y a aucune conversation possible entre moi et mes pieds (qui ne font qu’un). Au bout du sentier, il n’y a Rien… C’est le sentier qui est Tout.
Les traditionnelles questions “tartesalacrémisées“ de nos philosophies occidendales – d’où venons-nous, où allons-nous, qui sommes nous ?… – ne résistent alors pas à la vertigineuse immanence qui fait de la Nature, l’initiale eschatologie. Nous sommes Dieu de la même manière que nous et nos pieds sont la marche. C’est au prix de cette prise de conscience que l’immortalité cède à l’Eternité. Oui, redisons-le (ou rechantons-le même !) avec Novalis : “Celui qui a cherché Dieu une seule fois finit par le trouver partout“, y compris en nous…
Pour être honnête, il m’est arrivé de penser dans ces moments-ci, que c’est au bout de ce pied-là parfois endolori, souvent enchanté, que résidait la première parcelle de notre Humanité fraternelle.
Comme un appel, comme une ode furtive à l’étreinte…

Zigzagué sur un banc…

Quand je marche, le temps devient un jeu…
Alors que notre vie quotidienne est métronomisée et tyrannisée par les horaires, les durées, les retards, les ralentissements, la vitesse, les délais (et même les deadlines censées nous “tuer“ en cas de dépassement), les batailles d’agenda et les fameux “rendez-vous“ (qui bourdonnent parfois en moi d’une résonnance toute militaire), le temps de la marche s’amuse de nous, s’ingéniant à défaire avec bienveillance toutes nos prévisions savamment calculées.
Car la marche “prend“ le temps – oui, le pas est lent – mais pour mieux nous le rendre finalement. Quand on suit un chemin, notre seul “rendez-vous“ est le chemin d’après.
Et dans cet intervalle, on n’a pas le temps. Car peu importe quand cet après viendra… S’il n’est déjà là, il ne tardera pas à l’issue de cette courbe ravinée… A moins qu’il ne prenne lui aussi son temps… à nous donner des rendez-vous mais dont nous ne connaîtrons l’existence qu’après…
Je me souviens ainsi d’une randonnée monotone à travers de plates étendues herbeuses où le seul événement fut de voir passer à la vitesse d’un éclair un écureuil poursuivi par un chat… Sur le coup, je fus pris d’un sourire à la vision de ce tableau rare…
Ce n’est que sur le quai de la gare, où j’attendais zigzagué sur un banc mon retour au temps, que je compris le sens de cette course-poursuite déjà ancrée (ou encrée ?) dans mon souvenir : elle avait été mon seul “rendez-vous“ de la journée !…

Un temps soit peu

C’était un midi. Ou un peu avant…
Ma cadence isolée s’étouffait dans les sables saumâtres, enfants chéris des salicornes de la sansouire camarguaise, traversés d’un Mistral épuisé. Dans un ciel de gris aphone, le silence retrouvait peu à peu sa solitude amoureuse pendant que ma béatitude primitive déclinait aux derniers embruns marins saisis de torpeur.
Il faisait vide dans cette immensité décoiffée.
Une ode à l’absence.
Il ne me restait qu’à marcher … ou à m’affaler pour un temps.
Ou celui d’après.
La mélancolie est un rituel, pensai-je…
Quand soudain le cri… Et puis encore un autre… et encore.
Sorti de la grande forêt des nuages, le grand signal… Et cette inévitable bouffée préhistorique qui m’irrigue, jubilatoire, extatique, hypnotique… De sourires et de larmes inversées. Et vice et versa.
Après un hiver de brigands, c’est le grand retour des oies… Que je mets à chercher comme le fait un petit enfant de ses premières étoiles…Quand il apprend sa première nuit.
Et puis, elles sont là, cafouilleuses de lumières, à l’avant-scène du monde, rigoureusement ivres dans leur formation militaire, usant de leurs ailes pour me dessiner ce V triomphant.
Oui, l’horloge du Chaos n’a pas perdu son temps.
Elles sont à l’heure.
Elles sont l’heure. Du temps et de l’ailleurs.
Mères courage, elles charrient l’envie depuis les lois de l’Avant. Forces génératrices et matricielles, elles sont déjà passées. Et moi l’affamé, je transpire maintenant.
C’était un midi.
Ou la nuit des temps…

Seras-tu là ?

Il est un “philosophe“ (mais doit-on vraiment le qualifier de tel) allemand qui m’agace au plus haut point : Karl Gottlob Schelle. Cet « ami » de Kant (en tout cas, c’est ainsi qu’il est passé à la postérité !) a commis en 1802 un petit traité, “l’Art de se promener“, originellement écrit à l’intention de Leopold III Friedrich Franz, Prince puis Duc d’Anhalt Dessau, grand esthète et bâtisseur de trésors architecturaux.
Dans cette longue lettre, Schelle explique (je résume) que la marche est loin d’être une activité purement physique et que mettant en branle, par le jeu du corps, les mécanismes de l’esprit, elle est avant tout une pratique intellectuelle qui ne présenterait de l’intérêt que pour les personnes bien nées et cultivées. En somme, l’auteur fait de la marche un principe aristocratique et sous-entend que son usage par les simples d’esprit n’est que pure perte refusant par exemple au berger la capacité de jouir réellement d’une aurore empourprée au moment où il reprend la carraire vers l’estive, à l’avant-garde de son troupeau…
Où va-t-on ? Puisque c’est finalement la seule question que nous posons à nos pieds.
La marche est d’abord un dépouillement (au sens littéral, se débarrasser de ses parasites) sans cesse recommencé, radical, qui nous vide, nous “épuise“, nous ramène à la virginité de notre être.
La marche est un dialogue énergique avec nos gènes, ceux qui nous ont guidé aveuglément dès la naissance vers la station debout. Un instant primal ; trivial aussi qui creuse notre résistance à l’avoir, au trop-plein, au surplus.
La marche est un seul Désir…
Celui du pas d’après.
Comme la certitude d’un Amour prochain…

L’ivresse épiphanique d’une fontaine

Il est des rencontres dont on ne se remet pas…
On se relève certes, mais transformé.
C’est vrai du “vert paradis des amours enfantines“ cher à Baudelaire ou d’une œuvre d’art ou d’un livre qui nous agrandit, modifie notre état de conscience, notre rapport aux autres, notre mélancolie génitrice, notre ontologie “agissante“…
C’est vrai aussi d’une fontaine…
Un après-midi d’été alpin, aussi chaud que sec, tout effervescent de sueur et passablement déshydraté (toutes mes réserves étaient à sec) je virais au rebord d’une friche herbeuse et découvrais en contrebas, après des heures d’intense solitude minéralisée, le petit amas empierré du premier hameau de ma randonnée…
Un petit bout de presque rien, bien garé sous le soleil et dont les toits rouge tuilés et pimpants s’accordèrent immédiatement avec la bonne humeur qui me saisit et le sourire qui me défigura.
Après une rapide descente raidillonnée, je parvins à l’entrée du hameau qui accueillait ses hôtes, en bordure du chemin vicinal, d’une magnifique cabine téléphonique à pièces, rutilante et toute à son œuvre de jouer, vitreuse et ingénue, avec les reflets du soleil. Je pénétrai dans l’étroite ruelle aux mânes incertaines, contournai la courbe généreuse de l’abside ecclésiale et débouchai sur l’unique place, désertée à ces heures brûlantes. Face à moi, au centre, une fontaine de pierres, dont coulait de la bouche métallique un splendide jet d’eau diaphane, surgit…
Je m’approchai doucement, timide, hésitant devant la simple Beauté du Monde, le pas raccourci puis, après quelques instants bienheureux, tendis les mains vers l’offrande sacrée… de plus en plus franchement jusqu’à tendre la langue puis la bouche, puis le visage, puis à m’asperger tout entier, ivre d’une joie indicible…
J’avais retrouvé, trempé, dégoulinant, le sang d’une fontaine : donner à boire aux nomades et aux pèlerins.
Cette fontaine d’eau claire m’a rendu ivre.
C’était ma première Epiphanie ; l’apparition d’un autre Temps porté à mes lèvres, à mon corps…
Oui, j’ai bu ton Eau…

Le champ du départ

La marche est farceuse… Toujours attentive à nous écarter du droit chemin. C’est en cela qu’elle est Rencontre. Authentique et profondément libertaire.

Certes, je ne suis pas un géographe expérimenté, pourtant je sais lire une carte IGN ! Mais combien de fois ai-je raté l’embranchement, mal bifurqué à une fourche, sous-estimé ma courbe d’altitude, rebroussé chemin croyant avancer…

Certes, j’ai appris à fréquenter les chiens errants – la plupart du temps en manque de tendresse – à m’accommoder du sanglier mal embouché qui me barre la sente de son œil torve ou à me faire discret face à la couleuvre de Montpellier qui singe le boa avec ses sifflements survitaminés d’asthmatique… Pourtant, combien de fois ai-je obliqué ou devié ma route plus par respect des convenances naturelles (après tout “ils“ sont chez eux…) que par peur…

Certes, j’ai un peu l’habitude de marcher et sans atteindre le niveau d’un Stevenson camisard, je ne renâcle pas à l’effort ni me décourage d’un dénivelé positif sérieux… Et quand même… Combien de fois ai-je renoncé, épuisé, consacrant le demi-tour au rang d’une retraite peu glorieuse, à la fois contrarié et désespéré sur l’instant… jurant à tous les Dieux et à tous les Olympes que je reviendrai…

Mais à tous ces instants et aux autres où j’ai “faibli“, où je me suis écarté de la route, où j’ai reculé, je rends grâce…
Oui, marcher c’est bien souvent renoncer au droit chemin pour s’ouvrir à une nouvelle éthique… Epurée, débarrassée de tout objectif, qui nie la destination pour refonder une saveur originelle : celle du départ, la première des ouvertures.
Où allons-nous ? D’où venons-nous ? Pourquoi existons-nous ? Peu importe ! Puisque nous sommes déjà partis… prêts pour la grande farce du monde, le burlesque de notre existence terrestre ! (et que ce bon vieux Spinoza me pardonne !)

Coquetteries et autres paradis…

Un soir de semaine au retour d’une longue randonnée, esseulé et désarticulé dans un TER bondé ou régnaient en maitre tous les claviers de notre ère digitale, j’ai pris conscience d’un phénomène qui m’a allumé un sourire (discret !) : la marche me rendait coquet !
En effet, c’est comme cela que j’interprétais cette “manie“ qui lors d’une montée sévère et prolongée veut que je guette toujours vers l’amont d’éventuels confrères descendeurs et que lorsque j’en détecte un, je m’arrête et me dissimule pour reprendre mon souffle et paraître le plus décontracté – et le moins essoufflé ! – possible lors du croisement et du traditionnel et sonore “bonjour !“.
Amour-propre certes, orgueil peut-être mais aussi volonté réelle de me donner à voir à l’Autre sous mon meilleur jour avec une mine réjouie, (béate si vous voulez !) et les traits apaisés (et pas ces épouvantables grimaces du marcheur croqué par l’effort).
Je suis là, cheminant, expectorant, mal en train mais heureux et suffisamment lucide pour trouver cela drôle…
C’est ainsi que j’ai toujours imaginé le Paradis : une source intarissable d’humour humblement humain où chaque pas viendrait nous dévisager l’Un et l’Autre, dévoilé par ce filtre (ou bien devrais-je dire philtre ?) bienveillant. Ainsi au Paradis et par exemple, la coquetterie ne serait-elle plus l’apanage dominant des femmes…

Au gré du gué…

En cette année, l’hiver était entré en résistance… s’acharnant à repousser le balcon du Printemps de ses jets d’eau réfrigérée.
Les amandiers, déconcertés mais fidèles au poste, attendaient toujours le signal pour lancer l’avant-garde rosé de la grande marche printanière.
Les abeilles s’occupaient de quelques raids exploratoires alentour mais stériles et commençaient à trouver le temps long alors que les futurs Flambés, Citrons, Vulcains et autres Azurés conservaient sous terre, un brin étonnés, tout le loisir de peaufiner leurs ramages colorés.
En fait, la nature commençait à s’ennuyer… De cette démonstration – surjouée – de force hibernale.
Et moi, je décidais de m’amuser… En toute innocence, certes !

J’avais bien noté sur plusieurs récits de confrères que ma randonnée se terminait par un passage de gué délicat et parfois impossible en cas de débit trop important… Je décidai de relever le “défi“ (tout en notant l’itinéraire alternatif décrit au cas où !). Toute ma marche fut sous-tendue par l’anticipation de cette “difficulté“ au point de devenir une véritable croisade contre ce gué qui se transforma peu à peu en ma “Jérusalem“ (après tout, l’adage populaire dit bien : “A chacun, son Everest“ !…).
Après 7 bonnes heures de marche, je découvris enfin, au versant d’une colline, l’aquatique objet de mon désir… pour m’apercevoir effectivement que la traversée méritait une bonne anticipation… D’une largeur de 20 mètres à peu près, avec 50 à 60 cm de profondeur (mon évaluation), animé d’un courant conséquent, la rivière, d’ordinaire si famélique en été, semblait déjà me narguer de ses soubresauts rocheux… Que m’importe ! Galvanisé par un enthousiasme juvénile et peu impressionné, je relevais aux genoux mon pantalon et me déchaussais sans même prendre la peine, pour libérer mes mains, d’attacher mes chaussures au sac. Hors de question de sortir le “grand jeu“ pour un tel obstacle que je décidais de minimiser. Je pénétrai donc dans l’eau glacée, bien décider à garder la tête haute et de rester insensible à la “douleur“. A mi-parcours, inévitablement, mon pied gauche glissa sur l’une des pierres et je n’eus pas d’autre choix, pour me stabiliser, que de me retourner face à l’amont en prenant tout mon appui sur ma jambe droite ce qui offrit à l’eau – trop heureuse d’une telle opportunité – de partir à l’assaut en toute liberté de mes cuisses, bas-ventre et thorax. Le reste de la traversée fut une grande fuite en avant, désordonnée et chaotique, qui aurait probablement bien fait rire les spectateurs (s’il y en avait eu…).
Arrivé enfin sur l’autre rive, détrempé aussi amusé qu’un peu vexé (soyons honnêtes !), je m’appuyai sur un monolithe granitique à la forme conique et aux allures tendrement paternelles. Je me surpris alors à lui raconter mon aventure (au cas où il ne l’aurait pas vu !) tout en m’en octroyant une certaine contenance (après tout, j’avais bien réussi non ?). Je tournai ensuite les yeux vers ces flots que j’avais vaincus et fus soudain saisi d’une mystérieuse Correspondance qui m’entraina à davantage de gravité, éteignant mon sourire frugal pour un regard plus absent… Revins à moi à cet instant et au gré du gué une phrase de Novalis, mémorisé à mon adolescence, et qui 32 ans après, prenait tout son sens : “Est-ce que le rocher ne devient pas un Toi quand je lui parle ? En quoi suis-je différent du fleuve quand avec mélancolie je me regarde dans ses vagues ?“
Une autre aventure commençait…

Le marcheur, Icare et le TGV

Le hasard (à moins qu’il ne s’agisse de caprice ?) d’une sente conduit parfois à longer les LGV, ces fables post-modernes névrotiques qui nous ramènent sans coup férir à notre condition assumée d’escargots-tortues.
Il est alors une bien savoureuse sensation que de marcher à contre-courant des grands fauves rutilants qui nous forcent à baisser – voire détourner – la tête à leur passage. Quand on les voit arriver, au loin d’une portion de ligne droite, on a l’impression, perspective déformant, qu’ils vont nous crucifier d’une seule bouchée sauvage au point d’impact… Alors qu’à cet instant, plus court que toutes les extases, je ressens plutôt le vertige d’Icare, comme soulevé de terre, respiration retenue, en suspension dans une force éolienne déchainée de tous les boucans qui me redéposent dans un silence absolu…. Autre plaisir que celui de cheminer dans le sens du train et de sentir alors soudainement ce mugissement progresser à l’assaut de nos oreilles pendant que nous nous efforçons de ne pas se retourner et de jouir de cet instant précis où le museau profilé dévore notre direction… et notre équilibre !
Mais quelle immense satisfaction tendre que débouler d’une sente aux abords d’une LGV et d’y voir un de ses monstres immobilisé, en attente, bloqué, vrillé ! Et alors-là, oui je vais circuler plus vite qu’un TGV sans presser le pas, calmement, avec un petit sourire bien calé dans la lèvre !

“Celui qui a cherché Dieu une seule fois finit par le trouver partout…“

Deux écrivains constituent la source la plus inspirée de mon inclinaison pour la marche : Hermann Hesse et Adalbert Stifter.
D’abord, le premier que je découvre par “Tessin“, un livre posthume, recueil choisi de textes, poèmes, aquarelles et nouvelles sur cette Suisse italianisée, refuge pacifié de l’auteur et miracle d’une rencontre mille fois célébrée entre les Alpes et la Méditerranée. Marcheur paisible mais déterminé, Hesse manie le récit comme un botaniste le ferait d’un bulbe d’iris pour en deviner la teinte. Naturaliste pour mieux extraire la moindre parcelle de poésie du paysage, il fusionne lumières, fragrances, reflets, couleurs, caprices du ciel ou formes des arbres dans un vaste élan spirituel régénérateur. Hesse avec Tessin puis l’Enfance d’un magicien, le Dernier Eté de Klingsor (et bien d’autres !…) a allumé une nouvelle vie pour mon esprit détournant mes envies d’action ou de frénésie pour la constante et régulière énergie que provoque la contemplation.
C’est lui qui m’amène à Stifter et son incroyable “Homme sans postérité“ ; cette histoire improbable d’un jeune homme parti à pied sur les conseils insistants de sa mère à travers les montagnes à la rencontre de son oncle qui vit isolé sur une île d’un lac alpin et lui révèlera après une longue partie de cache-cache qu’il n’a en fait rien à lui dire… C’est avec ce livre que mes pieds, chatouillés par Hesse, se mirent enfin en marche…
Mes deux parrains ne m’ont depuis jamais quitté et si j’ai lu toute leurs œuvres, il m’arrive bien souvent d’en reprendre une au hasard, les yeux mi-clos un peu comme si je m’allongeais à la verticale du Midi, en haute altitude, à la croisée des nuées… Et c’est dans ces moments-là, d’une joie dépouillée, que la phrase de Novalis prend pour moi tout son sens : “Celui qui a cherché Dieu une seule fois finit par le trouver partout…“

« Je ne suis qu’un piéton, rien de plus ».

Marcher en ville ou en pleine nature n’est pas un safari. Je ne marche pas pour observer mais pour être observé. Je ne « traque » jamais un animal, un oiseau ou une plante mais je les laisse venir à moi. J’aime l’idée toute simple de me sentir « toléré » au cœur de la Nature vivante et parfois d’être « salué » par l’un de ses habitants. Mes plus belles rencontres ont toujours eu lieu ainsi. A la fortune de l’autre.
Quand nous marchons, nous traversons de multiples territoires terrestres, souterrains ou aériens qui souvent s’entre-croisent eux mêmes patiemment construits par ses résidents et je ne supporte pas l’idée de briser cette intimité. Plus que jamais, je ressens au fond de moi cette phrase d’Arthur Rimbaud, « Je ne suis qu’un piéton, rien de plus ».
L’humilité est une condition nécessaire de la marche qui réserve, souvent mais pas toujours, des petits miracles d’émotions. Ils grandiront plus tard dans nos souvenirs au point d’en occuper tout l’espace.

– Je me souviens, en Camargue, d’un héron cendré qui avait surgi d’une roubine que je traversais comme un clandestin et avait marqué d’un bruyant claquement d’aile sa présence avant de m’accompagner en vol quelques minutes pour finalement se poser un peu plus loin dans la sansouire et me dévisager avec ce que j’interprétais alors comme de la bienveillance. J’avais passé mon chemin et senti encore longtemps son regard dans mon dos.

– Que dire de ce groupe de chevaux sauvages qui m’attendaient à 2 400 mètres au sommet d’un mont pyrénéen que je gagnais après plus de 4 heures de marches forcées au dénivelé sévère ! Soucieux de ne pas les déranger ni de les effrayer – il y avait deux poulains dont l’un très jeune – je ralentis ma progression à leur approche et commençai à leur parler de moi, de ma fatigue et de mon envie de m’asseoir un peu sur le petit plateau qui constituait le sommet et dont ils occupaient tout l’espace. Même si je ne m’attendais évidemment pas à ce qu’ils me répondent, je me souviendrai toujours de la manière dont ils ont de quelques touts petits pas « manœuvré » pour me laisser une petite place à fleurs d’éboulis. Je me contentais de mon petit trône venteux pour faire « respirer » mes jambes sans plus leur adresser la parole, ni même les regarder. Je ne manquais pas de les saluer à mon départ d’un geste discret et d’une parole affectueuse pendant qu’ils reprenaient tout doucement leur place originelle.

– Et que penser de ce chamois solitaire qui est littéralement venu me “cueillir“, alors que j’étais ivre de fatigue et sous une averse de grêle, à l’assaut du Monte Moro Pass à la frontière helvético-italienne ? Aussi gracile que docile, l’icône d’Erri de Luca, avait surgi d’un éperon rocheux pour venir se placer sur “mon“ sentier et m’ouvrir ainsi, à coups de regards furtifs, pendant un bon quart d’heure la voie (sans oublier de conserver quand même une distance respectable entre lui et moi !). Puis à l’amorce d’une vire, alors que la tendresse de cette rencontre m’avait redonné quelque consistance, mon éclaireur avait repris sa route mystérieuse dans le chaos minéral des grands pierriers qui me bordaient.

– Je garde aussi en moi l’image de cette euphorbe arborescente qui m’a surpris à l’ombre d’une trouée calcaire dans le massif des Calanques marseillaises. Je m’étais installé sur la roche fragmentée pour respirer le grand ciel quand soudain, en tournant les yeux à gauche, elle était là, venue comme une Fée de nulle part. J’étais pourtant persuadé qu’elle n’était pas là quelques instants auparavant !

Le silence pour Parole

Chaque randonnée est unique même si l’itinéraire est le même, strictement le même. Parce qu’il y vit toujours une présence différente, résolument singulière. Papillon venu partager quelques centaines de mètres à hauteur de bouche, éclosion hivernale et soudaine des arbousiers, vieux bouc noir assis tel le pharaon sur un rocher, abeilles en survol à l’orée d’une sieste sur quelques vieilles dalles calcaires, “patrouille“ de bouquetins surgie du brouillard, fragrance persistante du romarin, antiennes prolongées de la bergeronnette farceuse, ragondins adeptes du cache-cache, mélopées du vent à travers les roseaux, chat perché buveur de Mistral…
Chacun y va de son silence pour nous donner une nouvelle Parole….
A chanter, déclamer ou murmurer le soir quand on s’endort, parcouru de quelques sublimes courbatures, traces et témoins éphémères de ces longues heures de piétinage sauvage…

Perdre le Temps…

C’est un phénomène bien connu, souvent raconté. Le temps de la marche élargit, malmène, distorsionne tous les chronomètres que la vie civilisée nous a peu à peu imposés. C’est l’expérience physique d’une sorte de nouvelle théorie de la relativité appliquée au temps. Une dilatation fantaisiste qui s’amuse de nos repères et malmène nos chronogérances usuelles. Lorsque nous marchons, nous avançons dans le temps, à travers lui – et non plus avec ou contre – selon la régulation de notre cadence. Et comme par une mystérieuse correspondance mathématique, l’attente (d’un train, d’un bus, d’une personne, de la fin d’un orage…), cette “perte de temps“ honnie et bannie par notre humanité active, se vit comme une réjouissance… Toujours un peu courte (quand elle se termine), enfouie sous nos pieds réduits à l’immobilité, l’attente du marcheur est régénératrice, spectacle d’une somme d’efforts récompensés. Elle ne se vit pas contre le temps mais pour lui, à l’image d’une offrande. Elle devient en quelque sorte le temps du temps et désirée tel le moment de l’abandon. Ainsi, quand nous marchons, le plaisir de l’attente – qui va venir – constitue-t-elle une des énergies de la marche.

Marcher n’est pas une quête, ni même une conquête.

Le marcheur au long cours est un mendiant… mais un mendiant placé dans une situation plutôt inhabituelle : celle d’avoir à refuser un trop plein d’offres ! La lenteur de la marche (comparativement à tous nos moyens modernes de nous « locomotionner ») qui nous autorise à tous les arrêts sans aucune autre forme de procédure a cette vertu unique de rendre tout accessible à « tire-pied ».
Il suffit de tendre la main pour que celle-ci se remplisse de tous les décors… Ceux des paysages et de l’âme.
Quand je marche, je n’ai plus cette sensation amère de l’échec ou cette jubilation éphémère du succès, ce contraste qui nous mène tout droit en mélancolie.
Quand, je marche, je n’ai véritablement rien à gagner, rien à perdre. Je fais le Chemin, je le déroule comme une longue scansion, le dessine et je le deviens même (quitte à “singer“ le Christ).
Quand je marche d’un endroit à un autre, j’emboite mes pas comme on le fait des mots pour faire des phrases. Le chemin que je suis est la nouvelle phrase qui me reste à écrire et à scander.
Lettre après lettre.
Marcher n’est pas une quête, ni même une conquête.
C’est notre nourriture depuis tous les temps.

L’Ambroisie d’un autre Monde

Au-delà des 25 kms, la douleur saisit mon corps d’une nouvelle esthétique.
Je ne regarde plus, je ne chante plus, je ne pense plus… Je me nourris de la souffrance qui envahit mes jambes, grimace mes pieds et taquine mes genoux. Je sais alors à cet instant le bonheur extatique que j’aurais à m’allonger quelques heures plus tard au fond d’un lit douillet ou dans un sac de couchage frigide à qui je redonnerai quelques ondulations…
Le plaisir de cette douleur est extrême mais aussi “ontologique“ parce qu’il lui donne un sens et une… fin !
Et que dire de ces grelottements convulsifs qui, une fois allongé, me saisissent parfois de longues minutes comme si j’étais saisi d’une forte fièvre (alors que ce ne sont que décompensations musculaires…) et m’inondent d’un indescriptible bien-être aux origines probablement bio-chimiques mais aux résonnances quasi-mystiques ? Savoureuse sensation, espérée et guettée comme l’ambroisie divine, mais qui reste capricieuse, soumise aux injonctions d’un autre Monde…

Un Ange est passé !…

Je ne crois pas vraiment aux fantômes ou aux anges… Comme tout un chacun, ensorcelé par nos civilisations ultra-matérialisées.
Difficile d’avouer – même avec toute la bonne volonté possible – que j’ai déjà rencontré fées, elfes et autres figures légendaires des forêts. Soit ! Et pourtant… Les grands champs de forces spirituels qui doivent bien irriguer – qu’on le veuille ou non -notre univers viennent parfois croiser nos pas avec une délicatesse désarmante…

Je me souviens.

Une journée d’hiver, froide, ventée, pluvieuse, brouillardeuse…
Dans un grand massif aux allures lunaires, une longue descente empierrée, calvaire de chevilles…
Le silence, la solitude totale. Soudain, j’arrive à la verticale d’un pas en désescalade de 12 mètres, lisse, sans prise évidente, ni chaines… En bas, une toute petite plate-forme pour “atterrir“ et une mini-sente qui part à gauche en balcon dans la roche… Tout autour de l’à-pic… Je ne me sens pas… Une sourde inquiétude m’envahit. Je me raisonne. Je peux remonter – 2 heures – et basculer sur l’autre versant de la montagne pour rejoindre la ville par une sage piste. Je peux utiliser ma corde même si je ne trouve pas à première vue de point d’accroche solide.
Alors, je reste là, debout immobile, planté comme si j’allais devenir un arbre. J’attends un je ne sais quoi dans ce grand vide minéral où la dernière présence humaine croisée remonte à plusieurs heures. C’est là que, totalement improbable, venu de nulle part ou plutôt des nuages, un jeune adulte en short et tee-shirt aux longs cheveux bruns bouclés surgit, trottinant, puis s’immobilise à mes côtés. Il me dévisage avec un pointe de malice, me salue et me lâche un goguenard mais énergique : – « Eh ben alors ?! » Je reste sans voix pendant qu’il attaque déjà – sûr de lui, le geste précis – le pas et me montre la voie en ralentissant (comme s’il voulait me laisser le temps d’imprimer ses prises et sa manière d’aborder cette petite difficulté).
A peine ai-je le temps de revenir sur terre que je le vois en bas toujours aussi souriant m’apostrophant à nouveau « – Je vous attends ou ça ira ? ». Un poil vexé, j’épuise mes doutes et me lance à mon tour veillant, le plus concentré possible, à suivre sa trace invisible. Quand je pose mes pieds sur la plate-forme aussi content de moi que toujours un peu troublé et que je me retourne avec la volonté de le remercier, plus rien à l’horizon…
Un ange est passé !

Je me souviens encore…

Parti un autre matin d’hiver à l’assaut dans les collines d’une admirable chapelle romane en ruines et oubliée des âges, je décidai de m’accorder, arrivé à ses côtés, un déjeuner frugal. Après quelques recherches, je me décidai pour un petit morceau de terrain en contrebas exposé en plein soleil et disposant d’un morceau de roche bien droit et accueillant sur lequel je pourrai poser mon sac et ma…tête. Repu, je prends le temps de m’allonger pour un “bain“ de soleil aussi serein que silencieux, à peine grisé par la dégustation – raisonnable – d’un rosé de Provence. Au réveil de cette sieste tout en lâcher-prise, je me prends à vouloir en savoir un peu plus sur cette église médiévale et découvre alors sur le guide régional que je suis en fait allongé sur une tombe et que le rocher qui a soutenu ma tête en est la stèle…
En chaque marcheur trottine un pèlerin.
Paix à son âme…

Et encore, je me souviens…

Un jour de premier Printemps tout en pluie soutenue… dans une colline encore inconnue à mes pieds. Je chantai, comme souvent, à tue-tête des extraits un peu brouillons de psaume. Avec une majestueuse envie : rendre grâce à cette pluie pour la joie qu’elle m’apportait. Tout à mon euphorie, je me surpris à me sentir tout-puissant comme si je pouvais faire apparaître d’un seul revers de l’œil ma première volonté. Et alors que je n’avais pas croisé la moindre âme qui vive depuis 6 h, je me dis que j’aimerais bien croiser quelques chevreuils en goguette qui viendraient parfumer ma solitude… Il n’y avait pas 5 minutes que je m’étais rempli de ce cette envie, que je vis débouler à grand galop mais à bonne distance 3 femelles qui traversèrent mon champ de vision.

Ainsi soient-ils !

Ces pélerinages sans Compostelle…

Caspar David Friedrich est vraiment le peintre des randonneurs. Solitude, Ciel et (tout) Petit Homme.
N’importe laquelle de ses toiles nous ramène à ce triangle isocèle.
Nous sommes si petits, enfouis sous ce vaste ciel qui délimite au fusain notre solitude de marcheur. A l’âme, au corps (et à la cheville !), Caspar nous porte. Que l’on soit tour à tour fatigué, endolori, ragaillardi, tout frais-naïf du matin ou extatique, il est le chemin de nos yeux dans ces pélerinages sans Compostelle, celui qui redonne l’envie aux paysages traversés par simple transfiguration. J’aime superposer à un paysage moderne que je traverse, une toile du Caspar. Comme un filtre qui viendrait se poser en douceur entre nos yeux et la réalité extérieure.

Et pour un marcheur au long cours, contempler une simple reproduction de Caspar – même de mauvaise qualité – depuis un décor impersonnel et froid comme un bureau ou une chambre d’hôtel est la première marche du voyage, son premier pas.
Mais si la Nature est l’Homme qui participe de Dieu, quelle place reste-t-il à la Création ?
Cette question « péri-spinozienne », Caspar nous la repose sans cesse avec un mélange de tendresse et un soupçon de candeur… Quitte à voir fondre sur lui les hérauts bien pensants des religions révélées…

Marcher est une Révélation.
C’est l’Etre – déjà – au Paradis, accompli dans le vaste mouvement immobile du Tout.
Je marche, donc j’ai été…
Reste alors à l’Eternité à ne connaître que des contemporains et plus aucun survivant pour paraphraser maladroitement Herman Hesse.

Le Chant des Pistes

Il existe une profonde relation entre le chant et la marche. Les Aborigènes d’Australie avaient parfaitement saisi cette complicité consubstantielle au point de dessiner leur Continent à la lumière de chansons. Bruce Chatwin en a même tiré « Le Chant des pistes », un livre nonchalant et vagabond.

J’éprouve très régulièrement, à ma modeste mesure, cette union entre le langage de nos pieds et celui de notre bouche. Durant une marche, le chant survient quand on s’y attend le moins. A l’assaut d’un ressaut, au terme d’un raidillon, au départ d’une sente, à l’abordage d’une descente… soudain, notre bouche se met au rythme de notre cadence pédestre. Comme si l’un et l’autre se nourrissaient d’un nouveau souffle, exhaleur d’énergies nouvelles et de joies enfantines. Et puisque la solitude de la marche nous désinhibe et autorise tous les excès, le chant se libère, les refrains se succèdent, les mélodies s’entrecroisent – parfois dans une cacophonie de tous les Diables – et si, bien souvent, la mémoire fait défaut et que les paroles se perdent dans les “na na na“, qu’importe !, nos chansons de marcheur qu’elle soient des tubes de notre enfance, des ritournelles paillardes ou des incantations religieuses éclairent notre chemin d’une autre couleur. Alors qu’elles convoquent souvent en nous quelques souvenirs, elles créent à nouveau les conditions d’un nouveau souvenir qui frisera la nostalgie plus tard.
Elles font et défont le lien du temps et s’amusent de notre liberté cheminante.

Et puis parfois, le chant ne vient pas… et inutile de le forcer : les premières paroles se perdraient bien vite dans le silence de cet inconscient chantant et… facétieux. Il faut alors se contenter de la cadence de nos pas, ce rythme ancestral binaire qui nous ramène à notre génome de marcheur-cueilleur bipède, noyé dans les Afriques orientales. A moins… (ou à plus !) que la pluie ne soit du voyage, cette sœur du silence qui vient murmurer voire marmonner à notre imaginaire itinérant…

La pluie…

La pluie, indécise comme la bruine ou farouche comme l’averse nourrie est une compagne féérique qui métamorphose tout notre autour avec parcimonie et délicatesse. N’est-elle pas celle qui change une route goudronnée de campagne en miroir déformant et aligne mille sourires à l’orée de nos pas ? N’est-elle pas une lancinante mélodie qui éteint les bruits du monde d’un écho majeur ?
N’est-elle pas ce filtre diaphane qui aplanit les reliefs de ses brumes ?
La pluie marche avec nous, fidèle, souvent rieuse ; et quand elle remonte à ses antichambres éthérées, ne nous laisse-t-elle pas toujours quelques traces d’elle, éphémère testament qui disparaîtra peu à peu comme une peau de chagrin ?

Et le vent ?…

Le vent est farceur… Avez-vous déjà observé comment se comporte le marcheur quand il le subit ? Il va passer son temps à jouer avec lui et amorcer une véritable partie de cache-cache pour s’en mettre à l’abri quitte à changer d’itinéraire. Car le vent est complice du hasard. Même quand il est solidement orienté, ses lames furètent, désordonnées et capricieuses, et obligent le randonneur à modifier son chemin, ses approches ou ses prises à l’abord d’une vire bien exposée. A l’inconnu de toute marche, même bien étudiée et repérée, le vent ajoute sa touche, rendant toute prévision inutile.
Déconcertant comme un bébé qui pleure à l’issue d’un biberon pourtant rempli à ras-bord, le vent n’écoute que son souffle et jubile à nous voir le maudire, chanceler, tituber, nous agripper, tenter de nous protéger d’une main ou d’une bâche de K-Way, chercher obstinément le vallon encaissé ou le rocher protecteur. Le vent nous détourne et à ce titre, il est un compagnon de voyage, certes encombrant mais si généreux. Il faut le laisser prendre le contrôle de nous-mêmes, nous dépouiller de tous nos projets et nous forcer à ce qui ressemble par bien des égards à du lâcher-prise.
Le vent est un hymne rythmée à la liberté qui m’a obligé bien souvent à porter mon regard à l’ailleurs.
Si on l’accepte comme un ami cheminant, il devient à la fois un hôte et un guide, érudit à nous étourdir.