Ode furtive

Revenons à Spinoza… Je ne peux m’en empêcher. Je m’explique.
La littérature “marcheuse“ qu’elle soit populaire, spécialisée ou plus intellectuelle abonde des vertus psycho-physio thérapeutiques de la marche.
Depuis Senancour et ses rêveries pré-rousseauistes, bien des auteurs, des plus célèbres de nos panthéons culturels aux blogueurs anonymes, hérauts connectés des sphères digitales, célèbrent à leur façon les bienfaits de l’escapade rimbaldienne, de la randonnée saussurienne, du pèlerinage façon Jean-Claude Bourlès, de la promenade de Schelle, de la flânerie “parisienne“ chère à Léon-Paul Fargue , de la déambulation à la manière de Restif de la Bretonne, du vagabondage d’un Nicolas Bouvier, de l’errance nervalienne ou même des trekkings cantatisés par Jacques Lanzmann.
Et de nos jours, la marche se retrouve propulsée aux premiers rangs de nos pharmacopées, pas très loin des vitamines, aux côtés des oligo-élements, classée dans les antidotes naturels aux psychotropes.
C’est probablement vrai.
Pourtant ce n’est rien de tout cela que la marche me donne. Je ne me sens pas mieux ou moins bien après avoir marché, passé les quelques plaisirs fugaces des souvenirs et la sensation corporelle d’avoir apaisé quelques tensions… Non, quand je pose le pied, là, sur ce sentier à la fois misérable dans sa solitude et bienheureux dans ses épanouissements – ce pied empêtré au cœur d’une Nature pétrifiée au moment même où je la saisis – alors je relie ces lignes minérales à celles du Court Traité de Spinoza, cinglant manifeste d’une sorte de “rock’n’roll attitude“ avant l’heure qui préfigure la libération énergique du sujet Homme, enfin débarrassé de son rapport dialectique et oserais-je le dire anthropomorphique à Dieu.
La béatitude n’est pas le résultat de marcher (de penser) mais l’exercice même de marcher (de penser). Et cette différence, pour subtile qu’elle puisse paraître, est constitutive : tous les secrets et mystères du Paradis volent en éclats à cette évidence immanente.
Et si vous me permettez de poursuivre cette allégorie entre penser et marcher, alors admettons-le, il n’existe pas de dialogue sensé entre Dieu et nous de la même manière qu’il n’y a aucune conversation possible entre moi et mes pieds (qui ne font qu’un). Au bout du sentier, il n’y a Rien… C’est le sentier qui est Tout.
Les traditionnelles questions “tartesalacrémisées“ de nos philosophies occidendales – d’où venons-nous, où allons-nous, qui sommes nous ?… – ne résistent alors pas à la vertigineuse immanence qui fait de la Nature, l’initiale eschatologie. Nous sommes Dieu de la même manière que nous et nos pieds sont la marche. C’est au prix de cette prise de conscience que l’immortalité cède à l’Eternité. Oui, redisons-le (ou rechantons-le même !) avec Novalis : “Celui qui a cherché Dieu une seule fois finit par le trouver partout“, y compris en nous…
Pour être honnête, il m’est arrivé de penser dans ces moments-ci, que c’est au bout de ce pied-là parfois endolori, souvent enchanté, que résidait la première parcelle de notre Humanité fraternelle.
Comme un appel, comme une ode furtive à l’étreinte…

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Des mots qui coulent de source

Quand un itinéraire m’amène à un commerce prolongé avec une rivière – qu’elle soit sereine ou impétueuse, dormeuse ou effrénée – je suis toujours saisi de son étonnante faculté de langage.
L’eau s’écoute avant de s’écouler…
Mais pour l’entendre, claire, il faut certes dépasser le brouhaha des torrents ou le silence trompeur des flots indolents. Sans me prendre pour un linguiste ou un anthropologue (et au risque de m’embourber dans une vilaine paraphrase de Bachelard !), je ne peux m’empêcher de penser que c’est l’eau coulante qui a sculpté nos langues mouvantes. A bien tendre l’oreille, l’eau est d’abord une voix liquide, qui draine le rythme, charrie des sonorités, alterne les débits. Elle est cri, murmures, soupirs ou monologues paresseux.
Mais, allongé au bord d’une de ses lèvres, je la vois aussi comme une Parole en construction, flottante, dépourvue de Verbe :un cadeau vierge offert à la seule Humanité pour qu’elle en fasse ensuite et, à sa guise, du sens. Ainsi le bruit de l’eau qui coule nous offre-t-il les voyelles (elles se caractérisent par un libre écoulement de l’air dans les cavités situées au dessus de la glotte) et celle qui butte sur un obstacle nous donne les consonnes (elles correspondent à une obstruction du passage de l’air dans ces mêmes cavités).
L’eau est le premier outil de nos mots.

Le professeur qui me disait…

L’histoire est belle…
Marcher, c’est d’abord se rencontrer du dedans… Dans nos petits désastres et aussi nos savoureux délires de gloire…
J’avais méthodiquement préparé cette redoutable ascension alpine au-delà de 3 300 m qui devait me conduire à une cabane d’alpinistes, point de départ (pour eux !) d’un mythique 4 000 m.
J’avais d’abord rongé mon frein par quelques marches d’approche, scruté tous les indicateurs météo, savamment calculé (en m’y reprenant plusieurs fois !) la distance et le dénivelé positif, lu quelques récits sur des blogs spécialisés, contemplé depuis mon balcon l’interminable sente en lacets qui s’engouffrait ensuite dans un chaos minéral, truffé de câbles, échelles et autres artilleries de soutien, puis enfin, le jour J, au débord d’une nuit claire, effectué une patiente recension du contenu de mon sac-à-dos, essayant d’y loger le juste poids, avant de me lancer, la fleur aux pieds, avec l’assurance de tous les hussards de la République…

Après 3 bonnes heures de montée, solitaire et régulière, la température se mit à chuter brutalement – aux alentours de 1° – tandis que j’entrais, ténébreux, dans un brouillard pavide qui présentait quand même le délicat avantage de me gommer toutes les distances et aspérités du relief…
Je décidais de poursuivre bien que tourmenté par une fatigue palpable et une certaine peur du vide, la sente devenant de plus en plus périlleuse, ricochant d’un abime à l’autre…
Encore une demi-heure et je fixais l’arrêt, tout près du but pour essayer de ressentir cette émotion ambivalente qui nous traverse lorsqu’on se sent capable d’atteindre un objectif tout en y renonçant…
Comme une extase qu’on retarderait indéfiniment de peur d’être déçu après…
Là, en me retournant pour amorcer la descente, je tombai nez-à-nez, comme dans un face-à-face improvisé de vaudeville, sur un congénère plus âgé qui devait me suivre depuis un certain temps mais que je n’avais ni entendu, ni même ressenti. Il émergea de ces vapeurs obscures sur le minuscule éperon rocheux où je stationnais, la barbe hérissée à hauteur de ses sourcils, visiblement (lui aussi !) épuisé et dans un sourire de conteur me demanda immédiatement en allemand, si la « route était encore longue jusqu’à la cabane ». Comprenant instantanément qu’il ne m’avait pas vu non plus et me croyait sur le chemin du retour, je lui répondis – tout à mes coquetteries de randonneur expérimenté ! – dans sa langue et sans sourciller (avec même une sorte d’assurance tranquille !) qu’une “petite demi-heure suffirait mais qu’il lui faudrait se méfier de quelques passages scabreux“. Il m’expliqua alors qu’il relevait d’une « longue maladie » et béatifiait (c’est en tout cas le mot que je crus comprendre : « selig sprechen ») sa convalescence par des randonnées en montagne sans vouloir “trop forcer“.
De là, s’engagea entre nous une conversation confraternelle où germanophilie et francophilie – il était professeur à la retraite de littérature à l’université de Weimar – enchantèrent la roche alentour d’un dialogue qui challengea sérieusement mon “expertise“ profane des Romantiques allemands et des hérauts du mouvement Sturm und Drang. Un moment de merveille passa ainsi à louer les caprices créatifs de l’imagination littéraire des Goethe, Schiller, Lenz, Klinger, Klopstock et consorts quand je m’aperçus que la neige s’était mise à tomber, sévère, piquante de travers et que la barbe de mon nouvel ami s’ornait de cristaux fondants. Il regarda vers le haut et me signifia son envie de continuer. Il était venu le temps de séparer cette rencontre qui n’avait rien d’imaginaire… Il me tendit la main puis fit mine d’attraper un flocon et en regardant le ciel (ou ce qu’il en restait !) et par un détour cohérent, traversa l’Atlantique pour convoquer Edgar Allan Poe et m’apprendre cette citation (que je traduis ici après vérifications…) : “L’infini de l’espace est un domaine ténébreux et élastique, tantôt se rétrécissant, tantôt s’agrandissant, selon la force irrégulière de l’imagination“.
Cette pensée, bienvenue dans un tel cadre, m’occupa toute la descente qui fut, vous vous en doutez, jubilatoire !

Quelques jours plus tard, de retour dans la vallée, je croisai en ville le professeur occupé à déambuler d’une boutique à l’autre… Je lui tendis un franc sourire. Il ne me reconnut pas…
Le brouillard et la neige avaient fait leur travail.
Ne restait plus que l’imagination, vous savez, celle qui prend soin de l’Univers…

Seras-tu là ?

Il est un “philosophe“ (mais doit-on vraiment le qualifier de tel) allemand qui m’agace au plus haut point : Karl Gottlob Schelle. Cet « ami » de Kant (en tout cas, c’est ainsi qu’il est passé à la postérité !) a commis en 1802 un petit traité, “l’Art de se promener“, originellement écrit à l’intention de Leopold III Friedrich Franz, Prince puis Duc d’Anhalt Dessau, grand esthète et bâtisseur de trésors architecturaux.
Dans cette longue lettre, Schelle explique (je résume) que la marche est loin d’être une activité purement physique et que mettant en branle, par le jeu du corps, les mécanismes de l’esprit, elle est avant tout une pratique intellectuelle qui ne présenterait de l’intérêt que pour les personnes bien nées et cultivées. En somme, l’auteur fait de la marche un principe aristocratique et sous-entend que son usage par les simples d’esprit n’est que pure perte refusant par exemple au berger la capacité de jouir réellement d’une aurore empourprée au moment où il reprend la carraire vers l’estive, à l’avant-garde de son troupeau…
Où va-t-on ? Puisque c’est finalement la seule question que nous posons à nos pieds.
La marche est d’abord un dépouillement (au sens littéral, se débarrasser de ses parasites) sans cesse recommencé, radical, qui nous vide, nous “épuise“, nous ramène à la virginité de notre être.
La marche est un dialogue énergique avec nos gènes, ceux qui nous ont guidé aveuglément dès la naissance vers la station debout. Un instant primal ; trivial aussi qui creuse notre résistance à l’avoir, au trop-plein, au surplus.
La marche est un seul Désir…
Celui du pas d’après.
Comme la certitude d’un Amour prochain…

Dieu me fait sourire…

J’ai depuis longtemps beaucoup de tendresse pour Théobule Kosegarten, pasteur du début du XIXe siècle d’Altenkirchen dans l’île de Rügen (au large de la côte de la Mecklembourg-Poméranie occidentale dans la mer Baltique). Ce poète et théologien, chantre du courant piétiste, affirmait entre autres que “c’est dans la nature, la Bible du Christ, qu’on peut le mieux lire le message du Salut“.
Cette lecture eschatologique du paysage, je l’éprouve parfois avec un soupçon de légèreté et – avouons-le – un sourire quand, par exemple, à l’issue d’une longue ascension, j’amorce la ligne de crête et “tombe“ nez-à-nez sur un pin d’Alep isolé qui, de ses deux branches porteuses – comme autant de bras – richement garnies, plantées en Y sur son tronc massif, semble me dire un chaleureux et généreux “Bravo !“ de toute sa force séculaire !

Petit bréviaire du Caprice

Ce que chéris par-dessus tout dans la marche, c’est d’être conduit par la seule imagination du Caprice. Chaque pas ou presque m’en dévoile un nouveau :
– à cette fourche, choisirai-je ce sentier tracé ou plutôt celui-ci, anonyme, mais qui m’aguiche de sa jolie courbe à la destination mystérieuse ?
– à l’orée du ressaut, me courberai-je vers cette scorsonère d’Autriche aux tentacules citronnées qui me dévisage avec persistance ou lèverai-je l’œil à la recherche du chardonneret qui jubile de trilles survoltées en sifflets persifleurs, un brin moqueurs ?
– Accorderai-je à la Grâce ou à la Providence (épineuse question !…) cette lumière laiteuse qui, soudain, à mon arrivée à la cîme d’un sommet alpin si souvent rêvé et enfin touché, transfigure la croix de métal rouillé, claudiquante au supplice d’Eole ?
– Choisirai-je pour table de déjeuner, cette cabane naturelle enfouie sous les pins à l’ombre rédemptrice ou m’allongerai-je à tout soleil sur la dalle rocheuse et pentue juste comme il le faut pour accueillir mon corps allongé ?… A moins que je ne garde encore en moi le goût du jeûne et poursuive ma route ?
– Tenterai-je sur cette crête face au vent déchainé de tenir tête et d’avancer débout pour m’épuiser jusqu’au renoncement et en jouir ou me coucherai-je pour avancer en sécurité, à quatre pattes, langoureusement aplati sur cette terre matricielle, le visage enfoui dans les fragrances garrigueuses ?
– Consulterai-je ma montre pour ajuster ma cadence ou accepterai-je la nuit comme compagne de retour ?
– Resterai-je encore à contempler fasciné les joutes aériennes des hirondelles qui rivalisent d’audace et se déjouent de toutes les lois de l’apesanteur pour gober mouches, syrphes, fourmis volantes, tipules et autres libellules ?
– Me demanderai-je encore quel est le sens de l’aller et celui du retour ou laisserai-je cette question germinative au panthéon des Dieux itinérants ?

Toutes ces questions et les autres, je me les suis posé et me les reposerai. C’est mon repos. Parce que la marche, dans ses éternels caprices, nous apprend le repos. Du corps et de l’âme.
“Marche doucement sur cette Terre, elle est faite de morts…“, dit le poète arabe et nomade du VIIIe siècle…

Coquetteries et autres paradis…

Un soir de semaine au retour d’une longue randonnée, esseulé et désarticulé dans un TER bondé ou régnaient en maitre tous les claviers de notre ère digitale, j’ai pris conscience d’un phénomène qui m’a allumé un sourire (discret !) : la marche me rendait coquet !
En effet, c’est comme cela que j’interprétais cette “manie“ qui lors d’une montée sévère et prolongée veut que je guette toujours vers l’amont d’éventuels confrères descendeurs et que lorsque j’en détecte un, je m’arrête et me dissimule pour reprendre mon souffle et paraître le plus décontracté – et le moins essoufflé ! – possible lors du croisement et du traditionnel et sonore “bonjour !“.
Amour-propre certes, orgueil peut-être mais aussi volonté réelle de me donner à voir à l’Autre sous mon meilleur jour avec une mine réjouie, (béate si vous voulez !) et les traits apaisés (et pas ces épouvantables grimaces du marcheur croqué par l’effort).
Je suis là, cheminant, expectorant, mal en train mais heureux et suffisamment lucide pour trouver cela drôle…
C’est ainsi que j’ai toujours imaginé le Paradis : une source intarissable d’humour humblement humain où chaque pas viendrait nous dévisager l’Un et l’Autre, dévoilé par ce filtre (ou bien devrais-je dire philtre ?) bienveillant. Ainsi au Paradis et par exemple, la coquetterie ne serait-elle plus l’apanage dominant des femmes…