Cabinet de curiosités

A l’aurore de chaque marche, dans les heures qui précèdent la mise sur pieds, je suis toujours saisi d’une émotion transvasive… Comme qui se mélangerait d’un récipient à l’autre, se constrasterait, se diluerait, se recolorerait puis s’étiolerait encore.
Que sera le chemin ? Comment serais-je accueilli par mes hôtes ?
Ces herbes folles que je foulerai me réserveront-elles une ovation digne d’Octave de retour de la bataille des Philippes (au moins !!) ou me proposeront-elles une petite mine, crayonneuse teintée d’indifférence ? Que me réserveront mes congénères du monde animal que je ne manquerais pas de croiser ? Serais-je seulement accompagné de mes bienveillantes bergeronnettes ou devrais-je encore affronter les turpitudes du chien “propriétaire“ qui me vocifère à tous les diables depuis son grillage érigé en citadelle tartare ?
Et le sanglier ? Ce compagnon parfois encombrant des marcheurs, passera-t-il encore son chemin au large ou s’obstinera-t-il à me barrer la route avec son air à ne pas m’inviter au bal ?
Plus loin, les abords banlieusards des villes traversées m’offriront-ils pour toute haie d’honneur leur blafarde solitude ou me feront-elles la grâce d’un sourire, celui de celle qui, toute occupée à charger le coffre de sa voiture de ses courses “supermarchesques“, s’immobilise courbée et s’attendrit deux secondes (mais quelle Eternité !) au spectacle un peu pitoyable du marcheur enturbanné, occupé à enjamber au sortir du bois, une glissière de sécurité routière ?
Et puis, tout au long de la solitude traversée, aurais-je les ressources pour affronter sereinement tous mes “miroirs“ (souvent si crus !) qui ne manquent jamais le rendez-vous et m’égrènent, l’air de ne pas y toucher, tout ce qui ne marche pas chez moi ?…
Oui, la vraie liberté, celle qu’on touche du bout des pieds, me fait peur… Car elle est celle qui décide à notre place… Comme une puissance tutélaire, parfois malicieuse, souvent farceuse, mais toujours prompte à “s’asseoir“ sur notre stricte géographie pédestre.
Alors, pour “veiller“ avant le grand aurore, j’essaye d’étourdir mon étrange inquiétude dans quelques récits du grand air et reprend espoir dans la traversée dépouillée (mais pouilleuse !) du Gothard de Rimbaud ou dans les virées virilo-musculo-alpines de mon cher Horace Bénédict de Saussure, héraut du Mont-Blanc ou encore les circumambulations tragi-comiques de Marc Théodore Bourrit qui s’obstine à contempler ce même sommet, encore quasi-vierge, de l’autour mais sans jamais l’ascendre…
J’ai, à chaque fois, bien “peur“ (encore !) que ce fantôme de somnifère ne soit pas suffisant mais il a le mérite, et probablement le privilège, de me chuchoter jusqu’à l’extinction que l’humilité est la première fontaine de liberté…

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« Je ne suis qu’un piéton, rien de plus ».

Marcher en ville ou en pleine nature n’est pas un safari. Je ne marche pas pour observer mais pour être observé. Je ne « traque » jamais un animal, un oiseau ou une plante mais je les laisse venir à moi. J’aime l’idée toute simple de me sentir « toléré » au cœur de la Nature vivante et parfois d’être « salué » par l’un de ses habitants. Mes plus belles rencontres ont toujours eu lieu ainsi. A la fortune de l’autre.
Quand nous marchons, nous traversons de multiples territoires terrestres, souterrains ou aériens qui souvent s’entre-croisent eux mêmes patiemment construits par ses résidents et je ne supporte pas l’idée de briser cette intimité. Plus que jamais, je ressens au fond de moi cette phrase d’Arthur Rimbaud, « Je ne suis qu’un piéton, rien de plus ».
L’humilité est une condition nécessaire de la marche qui réserve, souvent mais pas toujours, des petits miracles d’émotions. Ils grandiront plus tard dans nos souvenirs au point d’en occuper tout l’espace.

– Je me souviens, en Camargue, d’un héron cendré qui avait surgi d’une roubine que je traversais comme un clandestin et avait marqué d’un bruyant claquement d’aile sa présence avant de m’accompagner en vol quelques minutes pour finalement se poser un peu plus loin dans la sansouire et me dévisager avec ce que j’interprétais alors comme de la bienveillance. J’avais passé mon chemin et senti encore longtemps son regard dans mon dos.

– Que dire de ce groupe de chevaux sauvages qui m’attendaient à 2 400 mètres au sommet d’un mont pyrénéen que je gagnais après plus de 4 heures de marches forcées au dénivelé sévère ! Soucieux de ne pas les déranger ni de les effrayer – il y avait deux poulains dont l’un très jeune – je ralentis ma progression à leur approche et commençai à leur parler de moi, de ma fatigue et de mon envie de m’asseoir un peu sur le petit plateau qui constituait le sommet et dont ils occupaient tout l’espace. Même si je ne m’attendais évidemment pas à ce qu’ils me répondent, je me souviendrai toujours de la manière dont ils ont de quelques touts petits pas « manœuvré » pour me laisser une petite place à fleurs d’éboulis. Je me contentais de mon petit trône venteux pour faire « respirer » mes jambes sans plus leur adresser la parole, ni même les regarder. Je ne manquais pas de les saluer à mon départ d’un geste discret et d’une parole affectueuse pendant qu’ils reprenaient tout doucement leur place originelle.

– Et que penser de ce chamois solitaire qui est littéralement venu me “cueillir“, alors que j’étais ivre de fatigue et sous une averse de grêle, à l’assaut du Monte Moro Pass à la frontière helvético-italienne ? Aussi gracile que docile, l’icône d’Erri de Luca, avait surgi d’un éperon rocheux pour venir se placer sur “mon“ sentier et m’ouvrir ainsi, à coups de regards furtifs, pendant un bon quart d’heure la voie (sans oublier de conserver quand même une distance respectable entre lui et moi !). Puis à l’amorce d’une vire, alors que la tendresse de cette rencontre m’avait redonné quelque consistance, mon éclaireur avait repris sa route mystérieuse dans le chaos minéral des grands pierriers qui me bordaient.

– Je garde aussi en moi l’image de cette euphorbe arborescente qui m’a surpris à l’ombre d’une trouée calcaire dans le massif des Calanques marseillaises. Je m’étais installé sur la roche fragmentée pour respirer le grand ciel quand soudain, en tournant les yeux à gauche, elle était là, venue comme une Fée de nulle part. J’étais pourtant persuadé qu’elle n’était pas là quelques instants auparavant !