Comme si rien était.

Un balcon offert au grand incident des étoiles… Le temps de l’arrêt. Dans les lessives sirotantes d’un couchant polygame. Une ombre chantée à mes côtés. Le murmure du moment qui vient. Un revers de vent… Mais de ce souffle parfumé aux lueurs poivrées. Celles d’un cèdre aux allures martiales. Voilà la grâce de mon absence. La compagne de mon itinérance. Le chœur d’une première mélancolie.
Puis reprendre mes pas pouilleux. Comme si rien était. Un peu fatigué, tordu… écorché aussi par ces pierriers millénaires qui s’époumonent au caravansérail des couleurs.
Marcher le cœur baissé est une offrande à la solitude. L’œil engourdi dans le calice de mes souvenirs, reposoir du fiel de mes envies… « L’Autre ne viendra pas ce soir… Nul ne croisera ta route. »  Telle est en substance la complainte glissée à l’épaule par ce Tabac d’Espagne qui, de ses ailes d’or, repart bien vite à sa patrouille sentimentale.
Alors, dans ce vide ritualisé, soudain une question : quel  reflet vais-je bien pouvoir donner au ciel ?…

Petite recette pour écouter le bruit des étoiles en plein jour…

Savez-vous écouter le bruit que font les étoiles en plein jour ?
C’est un exercice qui requiert, outre des qualités auditives, un peu de patience.
D’abord, il faut choisir un ciel bien vierge, s’isoler un peu en altitude (à partir de 1 000 mètres) et trouver un endroit totalement dégagé avec si possible un sol rocheux et graniteux (éviter le calcaire ou les pelouses qui absorbent).
Enfin, un silence radical s’impose.
Vous pouvez, en option, tolérer un chat solitaire sorti du maquis et qui viendra s’asseoir à bonne distance.
Une fois ces conditions réunies, il vous faudra vous allonger, la tête calée sur un coussin de fortune (sac à dos ou chemise roulée en boule). Et de là, replonger dans vos rêves d’enfants, quand donner des formes vivantes aux nuages constituait votre premier grimoire, tout en fixant l’azur arrondi de toutes vos oreilles.
Une fois ces oniriques souvenirs dissipés et après encore de longues minutes arc-boutées au regard de cette sphère infinie qui nous enveloppe, quand le vide de vous aura pris tout en douceur le silence des autres, quand l’abstinence des sens irriguera l’ivresse de vos certitudes, quand les cadences biologiques de vos respirations auront pris la tangente, alors vous devriez percevoir de cristallines fulgurances sonores…
Comme les fruits d’un tintinnabule invisible, les reliquats d’un charivari bariolé en déshérence, pèlerins des courants célestes, prélude cacophonique au grand scintillement, éternellement recommencé, de nos nocturnes… Ces météores aussi ténues qu’innocentes sont pour moi le grand signal… Celui qui nous a mis peu à peu en position debout… En situation de nous demander ce que nous étions capables d’entendre au-delà des plaines, des forêts, des montagnes et des océans… Le bruit des étoiles en plein jour, parce qu’on ne les voit pas, nous ouvre d’autres itinérances, à d’autres chemins…

Le professeur qui me disait…

L’histoire est belle…
Marcher, c’est d’abord se rencontrer du dedans… Dans nos petits désastres et aussi nos savoureux délires de gloire…
J’avais méthodiquement préparé cette redoutable ascension alpine au-delà de 3 300 m qui devait me conduire à une cabane d’alpinistes, point de départ (pour eux !) d’un mythique 4 000 m.
J’avais d’abord rongé mon frein par quelques marches d’approche, scruté tous les indicateurs météo, savamment calculé (en m’y reprenant plusieurs fois !) la distance et le dénivelé positif, lu quelques récits sur des blogs spécialisés, contemplé depuis mon balcon l’interminable sente en lacets qui s’engouffrait ensuite dans un chaos minéral, truffé de câbles, échelles et autres artilleries de soutien, puis enfin, le jour J, au débord d’une nuit claire, effectué une patiente recension du contenu de mon sac-à-dos, essayant d’y loger le juste poids, avant de me lancer, la fleur aux pieds, avec l’assurance de tous les hussards de la République…

Après 3 bonnes heures de montée, solitaire et régulière, la température se mit à chuter brutalement – aux alentours de 1° – tandis que j’entrais, ténébreux, dans un brouillard pavide qui présentait quand même le délicat avantage de me gommer toutes les distances et aspérités du relief…
Je décidais de poursuivre bien que tourmenté par une fatigue palpable et une certaine peur du vide, la sente devenant de plus en plus périlleuse, ricochant d’un abime à l’autre…
Encore une demi-heure et je fixais l’arrêt, tout près du but pour essayer de ressentir cette émotion ambivalente qui nous traverse lorsqu’on se sent capable d’atteindre un objectif tout en y renonçant…
Comme une extase qu’on retarderait indéfiniment de peur d’être déçu après…
Là, en me retournant pour amorcer la descente, je tombai nez-à-nez, comme dans un face-à-face improvisé de vaudeville, sur un congénère plus âgé qui devait me suivre depuis un certain temps mais que je n’avais ni entendu, ni même ressenti. Il émergea de ces vapeurs obscures sur le minuscule éperon rocheux où je stationnais, la barbe hérissée à hauteur de ses sourcils, visiblement (lui aussi !) épuisé et dans un sourire de conteur me demanda immédiatement en allemand, si la « route était encore longue jusqu’à la cabane ». Comprenant instantanément qu’il ne m’avait pas vu non plus et me croyait sur le chemin du retour, je lui répondis – tout à mes coquetteries de randonneur expérimenté ! – dans sa langue et sans sourciller (avec même une sorte d’assurance tranquille !) qu’une “petite demi-heure suffirait mais qu’il lui faudrait se méfier de quelques passages scabreux“. Il m’expliqua alors qu’il relevait d’une « longue maladie » et béatifiait (c’est en tout cas le mot que je crus comprendre : « selig sprechen ») sa convalescence par des randonnées en montagne sans vouloir “trop forcer“.
De là, s’engagea entre nous une conversation confraternelle où germanophilie et francophilie – il était professeur à la retraite de littérature à l’université de Weimar – enchantèrent la roche alentour d’un dialogue qui challengea sérieusement mon “expertise“ profane des Romantiques allemands et des hérauts du mouvement Sturm und Drang. Un moment de merveille passa ainsi à louer les caprices créatifs de l’imagination littéraire des Goethe, Schiller, Lenz, Klinger, Klopstock et consorts quand je m’aperçus que la neige s’était mise à tomber, sévère, piquante de travers et que la barbe de mon nouvel ami s’ornait de cristaux fondants. Il regarda vers le haut et me signifia son envie de continuer. Il était venu le temps de séparer cette rencontre qui n’avait rien d’imaginaire… Il me tendit la main puis fit mine d’attraper un flocon et en regardant le ciel (ou ce qu’il en restait !) et par un détour cohérent, traversa l’Atlantique pour convoquer Edgar Allan Poe et m’apprendre cette citation (que je traduis ici après vérifications…) : “L’infini de l’espace est un domaine ténébreux et élastique, tantôt se rétrécissant, tantôt s’agrandissant, selon la force irrégulière de l’imagination“.
Cette pensée, bienvenue dans un tel cadre, m’occupa toute la descente qui fut, vous vous en doutez, jubilatoire !

Quelques jours plus tard, de retour dans la vallée, je croisai en ville le professeur occupé à déambuler d’une boutique à l’autre… Je lui tendis un franc sourire. Il ne me reconnut pas…
Le brouillard et la neige avaient fait leur travail.
Ne restait plus que l’imagination, vous savez, celle qui prend soin de l’Univers…