Comme si rien était.

Un balcon offert au grand incident des étoiles… Le temps de l’arrêt. Dans les lessives sirotantes d’un couchant polygame. Une ombre chantée à mes côtés. Le murmure du moment qui vient. Un revers de vent… Mais de ce souffle parfumé aux lueurs poivrées. Celles d’un cèdre aux allures martiales. Voilà la grâce de mon absence. La compagne de mon itinérance. Le chœur d’une première mélancolie.
Puis reprendre mes pas pouilleux. Comme si rien était. Un peu fatigué, tordu… écorché aussi par ces pierriers millénaires qui s’époumonent au caravansérail des couleurs.
Marcher le cœur baissé est une offrande à la solitude. L’œil engourdi dans le calice de mes souvenirs, reposoir du fiel de mes envies… « L’Autre ne viendra pas ce soir… Nul ne croisera ta route. »  Telle est en substance la complainte glissée à l’épaule par ce Tabac d’Espagne qui, de ses ailes d’or, repart bien vite à sa patrouille sentimentale.
Alors, dans ce vide ritualisé, soudain une question : quel  reflet vais-je bien pouvoir donner au ciel ?…

Publicités

A hauteur d’Homme

Un phénomène m’a toujours étonné quand je marche… Plus on prend de l’altitude, plus les marcheurs se parlent. Du simple « bonjour ! » discret et isolé dès les 300-400 m d’altitude, on en vient à raconter sa vie aux alentours de 3 000 m… Comme si la hauteur nous ramenait au juste milieu de l’humanité. Frappant aussi de voir à quel point l’altitude nous « désagressivise » et nous attendrit. Je me souviens de plusieurs randonnées ou après des heures de solitude forcenée, je me “désaltérais“ auprès d’un piéton croisé sur des cimes, s’inquiétant de mon itinéraire, de ma forme et me donnant quelques sourires sans oublier les inévitables prévisions météo….

Ces pélerinages sans Compostelle…

Caspar David Friedrich est vraiment le peintre des randonneurs. Solitude, Ciel et (tout) Petit Homme.
N’importe laquelle de ses toiles nous ramène à ce triangle isocèle.
Nous sommes si petits, enfouis sous ce vaste ciel qui délimite au fusain notre solitude de marcheur. A l’âme, au corps (et à la cheville !), Caspar nous porte. Que l’on soit tour à tour fatigué, endolori, ragaillardi, tout frais-naïf du matin ou extatique, il est le chemin de nos yeux dans ces pélerinages sans Compostelle, celui qui redonne l’envie aux paysages traversés par simple transfiguration. J’aime superposer à un paysage moderne que je traverse, une toile du Caspar. Comme un filtre qui viendrait se poser en douceur entre nos yeux et la réalité extérieure.

Et pour un marcheur au long cours, contempler une simple reproduction de Caspar – même de mauvaise qualité – depuis un décor impersonnel et froid comme un bureau ou une chambre d’hôtel est la première marche du voyage, son premier pas.
Mais si la Nature est l’Homme qui participe de Dieu, quelle place reste-t-il à la Création ?
Cette question « péri-spinozienne », Caspar nous la repose sans cesse avec un mélange de tendresse et un soupçon de candeur… Quitte à voir fondre sur lui les hérauts bien pensants des religions révélées…

Marcher est une Révélation.
C’est l’Etre – déjà – au Paradis, accompli dans le vaste mouvement immobile du Tout.
Je marche, donc j’ai été…
Reste alors à l’Eternité à ne connaître que des contemporains et plus aucun survivant pour paraphraser maladroitement Herman Hesse.

Marcher la solitude

La marche solitaire nous dépouille… Je me suis toujours amusé de constater à quel point mon sac à dos est rempli de d’objets inutiles que je m’obstine à emmener de peur – probablement – que notre « avoir » de consommation me manque trop. La marche, non “sportifiée“ mais simple comme ses pieds, nous connecte à notre être biologique où aller de l’avant était la seule façon de rester en vie.
Si on accepte de se laisser surprendre par la cadence de se pieds et de ne plus écouter que le rythme profond de son soi, on s’apercevra également que les sensations de faim et de soif s’atténuent. On apprend peu à peu à se satisfaire du très peu, du juste nécessaire.
Notre être ré-apprend à vivre de moins d’envie, de moins d’agir, de moins penser. La solitude « mouvementée » par la marche construit une nouvelle dimension où le jeûne (de nourriture mais aussi d’actions et de pensées) nous rassasie.